Entretien avec Arianna Canciello

QUESTIONNAIRE

&

ENTRETIEN

 

avec Arianna Canciello, étudiante à l’université de Naples qui a présenté et obtenu sa thèse à propos de : l’ESILIO DELLA POESIA in

Ex-odes du Jardin, Variations & autres collages d’intemporalité,

Alain Baudry, 2008.

 

TESI DI LAUREA IN LETTERATURA FRANCESE 2010

L’esilio della poesia

Ex-odes du Jardin, variations & autres collages d’intemporalité

 

UNIVERSITA DEGLI STUDI DI NAPOLI

« L’ORIENTALE » 2010

Sans titre 8QUESTIONNAIRE

J’ai lu quelque part que vous avez comparé l’errance de votre famille à celle, métaphoriquement interprétée, de la Saarland : la Sarre  « un concentré d’Europe ». Est-ce que vous vous considérez citoyenne du monde ? Ou plutôt le choix d’écrire en langue française indique-t-il la reconnaissance de la France en tant que « maison ».

 

L’errance mentale doublée d’une errance physique bien sûr, la première étant forcément chez moi le corollaire de la seconde, prolongée par un questionnement identitaire. Tout juste après ma naissance dans le nord de la France,  jusqu’à « l’âge de raison », j’ai habité la Sarre où j’entendais, j’apprenais plusieurs langues à la fois. C’était une période de reconstruction dans tous les sens du terme : d’une nation, d’un pays, des mentalités (y compris au sein du couple parental : franco-allemand), d’une tentative de rendre la Sarre autonome, ni française, ni allemande, mais « sarroise », faite d’une mélange de nationalités, de sensibilités et de langues. Cela m’aurait bien plu et nous serions restés probablement dans cette région, ce « Land-Stadt », ce pays tout neuf, un peu à l’image de la Suisse, du Luxembourg… Mais l’Histoire (la géo-politique) ne l’a pas permis. Mes parents ont préféré opter pour la beauté de la côte sauvage Atlantique dans le sud-ouest de la France, afin d’y élever leurs trois enfants hors des fumées industrielles de l’est de la France. Mais tant là-bas, qu’ici, nous ne fûmes jamais réellement comme vous dîtes « à la maison ». Les mentalités étaient encore trop hantées par les exactions commises de part et d’autre du Rhin : en Allemagne j’étais une sale « franzouse » ; en France une sale « bosche ». Alors en suivant l’exemple de mes parents, (qui eux déménageaient par nécessité), j’ai par curiosité, intuition, nécessité aussi continué à voyager, afin de chercher d’autres « maisons », d’élargir ma vision, mon ressenti du monde, pour me trouver en d’autres ici et ailleurs différenciés, diffractés, sans doute. Je me suis rendue compte qu’en fait j’étais partout chez moi, car rompue aux habitudes de faire et de défaire des valises, de changer de lieu, de réserver des billets, de monter dans des bus, des trains, des avions, de faire du stop, bref d’organiser des voyages, (toujours des départs) de parler plusieurs langues, d’exercer divers métiers (qui représentent de véritables passeports pour entrer en contact ductile avec les populations locales) et que j’avais été préparée à ce destin depuis la naissance. La langue française pour répondre à votre seconde question, langue exclusive de mon écriture depuis quelques années seulement n’est pas une « maison », un refuge, mais un moyen, un outil pour exprimer ce que je désire, ce que je pressens intuitivement ou  que je ressens, en tentant de maintenir l’affect, la mélancolie à distance, « affect » qui est plutôt inscrit au cœur de ma langue maternelle. La France comme « maison » n’est pas non plus exact, mais je suis reconnaissante à la France des années 60 et 70 du siècle dernier de m’avoir permis de me « cultiver » d’une manière décisive pour pouvoir ensuite exercer mon métier d’écrivain. La flèche fut pour moi projetée et je n’ai eu qu’à emprunter ce chemin tracé, facilité par ce que je percevais alors de la France en tant qu’expression culturelle, (non encore trop toublée par les problèmes post-coloniaux directs), garante des droits de l’homme et proposant un élargissement, tremplin pour moi rêvé vers l’identité européenne, certes.

 

Vous avez parlé aussi de choix tardif de la langue française parce que « Je n’arrivais pas à composer aussi bien qu’avec la langue française » (Spécial Rome Deguergue, entretien avec Michèle Duclos) :  ce choix a été toujours simple ou il vous a créé des difficultés ou des indécisions. S’exprimer en deux langues « maternelles » ce serait en quelque sorte comme voir le monde avec quatre yeux.

 

Non, la langue française, comme langue de mon écriture, à mon retour d’un voyage pluriel de deux décennies s’est imposée à moi sans heurt. Elle fut l’onguent miraculeux étendu sur mes blessures passées. J’ai repris quelque étude à Bordeaux 3 et assisté à des ateliers d’écriture où la langue française a gentiment écarté la langue anglaise, la langue allemande pour prendre ou re-prendre sa place occupée dans la seconde partie de mon enfance. Il s’avère que la langue allemande est vraiment ma langue maternelle et la langue française la paternelle. Mais vous avez raison, il m’arrive de voir le monde avec quatre yeux (voire plus !) c’est à dire que si je vois plus que les autres (ce qui est improbable et immodeste) il est aussi plus délicat de rendre compte de ce que je vois étant « seule » à le voir. Non ! soyons sérieuses, je peux seulement avancer qu’il s’agit sans doute là d’une expression singulière, de mon style, de « ma petite musique » personnelle.

 

Par votre écriture on peut toucher à la joie du langage et bénéficier des sensations harmonieuses créées par les fruits de la langue (des jeux de mots aux choix typographiques), même quand vous évoquez des sujets sérieux, éprouvants tels que le second conflit mondial, il y a toujours dans votre écriture une dynamique sous-jacente de la joie que l’on ressent, comme un leitmotiv, un thème musical. Peut-on parler d’optimisme cosmique ?

 

Optimisme cosmique ? Plutôt de pessimisme éclairé oserais-je avancer. La musique ! Je voulais être musicienne. Aujourd’hui en qualité d’écrivain, je voudrais que mes mots produisent des sons. Un « hymne à la joie », malgré tout ce qui fâche et révolte, bien sûr. Un hymne à la joie passé par la non-joie, l’expérience, un bilan de vie… Et justement quand on aborde des sujets sérieux, comme vous les dépeignez, il faut bien s’en distancier pour rester capable de dominer ce sujet, de le dépasser, de laisser parler les mots en créant des figures de styles qui n’engloutissent ni l’auteur, ni le lecteur dans une mélancolie, ou une souffrance qui ne doit être que suggérée et non revécue ici et maintenant, puisque ce ne serait ni exact, ni souhaitable. La littérature est aussi l’art de sublimer…

 

La géo-poésie : la poésie du lieu par la description du lieu. Lieu de rencontre entre l’auteur et le lecteur, mais elle est aussi LE lieu de Rome Deguergue, parce qu’on ne peut pas y accéder complètement sans connaître un peu Rome Deguergue : on pourrait alors définir cette géo-poésie comme vivant en vous, émanant de vous qui vous seriez constitué un refuge intérieur, un foyer, un rempart ? face à la fréquence et aux trépidations de vos voyages, de vos nombreux déménagements, de ce que vous appelez aussi vos « errances ».

 

Hé bien, vous insistez vraiment sur la notion de foyer, de demeure, de maison, chère Arianna ! Il existe deux paysages d’enfance majeurs pour moi. Première image : une étendue de neige immaculée, un sombre corbeau y sautille. Deuxième image : les déferlantes océanes près de la dune du Pyla, à la Pointe du Cap-Ferret, sur le bassin d’Arcachon, entre ciel et mer (ce fameux horizocéan dans ma poésie) où plane l’ombre d’une mouette ou d’un goéland. Tout est là ! Dans un espace élargi, mouvant, vivant, chaloupé par les saisons, le temps météorologique, le temps qui passe, de manière permanente, immanente, l’aile de l’oiseau, où respirer, inspirer, expirer l’air environnant est vital, se traduit par le rythme de la marche imprimé au style de l’écriture.

 

Quelques précisions sur « l’horizocéan »; j’ai effectivement trouvé ce mot en lisant « Visages de plein vent » : le calme qui s’oppose au mouvement = la dune et le vent. On peut reclassifier alors l’horizon comme quelque chose d’infini mais de visible = la vie et l’océan comme un cercle = les vagues ? Et l’écume laissée sur la plage et reprise par les autres vagues, est-elle une transposition de la littérature et son rôle dans la vie?

 

Si vous voulez, c’est une belle image !

 

Pouvez-vous me donner votre définition de la littérature ? Et qu’est-ce que c’est que LA « maison » pour Rome Deguergue ? Et la poésie?

 

« La maison » est-ce que cela ne pourrait pas être une manière d’être bien en soi, autour de soi ; partout où l’on a de quoi écrire, se sustenter, de quoi se chauffer, se rafraîchir, de l’espace, des livres, de la musique (celle du vent et du tonnerre, de la pluie ou de la grêle…), un ami, un chat ? Et la poésie c’est… chuttttttttt cela ne s’explique pas, cela se vit… se ressent avec la pointe de l’âme fragile et déterminée… toujours en avant ! comme le clamait notre frère en poésie : Arthur Rimbaud.

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ENTRETIEN

 

AC : Rome, vous écrivez exclusivement en langue française depuis quelques années seulement, quelle en est la raison ?

 

RD :  Ah ! l’émergence du français dans mon écriture ? Tant que durèrent mes pérégrinations, c’est à dire plus de deux décennies, mes langues d’écriture furent l’allemand et l’anglais. Peu ou prou l’espagnol ou l’italien que je ne maîtrise pas de manière satisfaisante. C’est à la faveur d’une nouvelle installation en Aquitaine (la première s’est faite après le référendum qui rattacha la Sarre à l’Allemagne) que la langue française s’est imposée à moi. J’avais repris quelque étude à l’université de Bordeaux 3, où je rencontrai un professeur qui me déconseilla de regarder une nouvelle fois vers le rocher de la Lorelei et fit si bien l’apologie des Trois « M » bordelais (Montesquieu, Montaigne, Mauriac) que je me m’inscrivis en Lettres Modernes et non en Germanistik, tel que je l’avais projeté.

 

AC : vous l’avez regretté ?

 

RD : non, pas du tout, car c’est à partir de cette époque que la passion d’écrire pour de vrai m’est arrivée, comme une épiphanie. J’en profitais, dans un mouvement de va et vient entre l’intériorité et le grand dehors pour m’interroger sur les paysages aquitains, qui pendant mon absence avaient forcément changés, et par extension sur mes propres changements, au vu du temps passé à recueillir des expériences accumulées au cours de mes voyages. La pratique de la géo-poésie m’a alors permis de prendre pour pré-texte une certaine lecture des lignes de la terre, inscrites dans les strates géologiques réelles, pour en avancer d’autres que j’appelle tout simplement, strates de paroles à taille humaine, ridiculement infimes si l’on considère l’âge de la terre évidemment, et c’est ici la langue française qui s’est avérée être le meilleur outil de communication entre le dedans et l’extérieur, le conscient et l’inconscient, l’intemporel et ce qui demeure, le moi et l’autre…

 

AC : et vos écrits en anglais, en allemand où sont-ils aujourd’hui ?

 

RD : je n’ai pas été indulgente avec eux ; ils ont connu le même sort que différents objets dont je me suis délestée en quittant un pays, pour aller vivre dans un autre : autodafé, ni plus, ni moins ! Mais il n’est ni dit, ni écrit qu’un jour…

 

AC : et là encore du regret ?

 

RD : aucun ! C’est comme si j’étais arrivée vierge à l’écriture via la langue française, apprise, acquise avec respect et sérieux à partir de l’âge de raison, dans ce collège du sud-ouest de la France, sur les Hauts de Garonne, (chers à maints poètes et écrivains bordelais, tels Jean Balde, André Berry, Mirmont, et un peu plus loin, François Mauriac, Michel Suffran), où je suis revenue m’installer.

 

AC : l’école française des années 60 et 70 du siècle dernier ?

 

RD : oui c’est cela ! Époque où j’ai pu comme tant d’autres bénéficier d’un enseignement extraordinaire, dispensé par des professeurs habités par leur métier, dotés d’une capacité et d’une passion, utiles à transmettre la culture… Les Lagarde et Michard, le dictionnaire Larousse étaient alors mes bibles, et je vouais aux poètes, aux dramaturges, aux musiciens français une admiration étoilée de petite fille assoiffée d’Art pluriel. J’en garde donc un émouvant souvenir.

AC : ne m’avez-vous pas confié ailleurs que votre venue d’Allemagne en France ne s’est pas toujours bien passée ?

 

RD : oui, c’est juste, mais la disparition brutale de la langue maternelle, la xénophobie, les coups de pieds et de poings distribués et reçus dans la cour de récréation… ont eu pour effet que je me suis mise à étudier davantage…

 

AC : vos voyages ! Un besoin ? Une pulsion ?

 

 RD : une pulsion salvatrice, libératrice je dirais. Comme toute jeune fille élevée de manière stricte dans ces années là, je ressentais une soif inextinguible de liberté, un besoin extrême d’échapper à la famille un peu trop, comment dire ? Protectrice serait un mot passe-partout, qui évite de se fâcher. Un père orphelin, prisonnier de guerre, trois fois évadé, deux fois repris, ancien combattant, à la forte personnalité, une mère violentée par le régime nazi, (parce qu’adolescente elle déchirait systématiquement la photographie du Führer dans ses livres d’école et refusait de faire le salut hitlérien), ayant élevé seule ses petits frères, des kyrielles de problèmes qu’ils n’ont pu juguler avec harmonie, au sein du couple tourmenté qu’ils formaient et dont nous les enfants (j’ai deux frères) nous avons ressenti les ondes de choc sur nos vies débutantes, comme autant de freins à nos élans personnels, recouverts de l’habit de la nostalgie, de la mélancolie, du mal du pays, de difficultés plurielles à s’adapter, à trouver sa place, sa voie. C’est ainsi ! Ces destins singuliers furent comme chez beaucoup et comme ailleurs bousculés par les hauts intérêts d’États souverains. Mais l’eau a coulé sous les ponts… Je vais peut-être vous surprendre mais notre intégration (je suis, comme vous l’avez saisi, issue d’un couple franco-allemand d’après second conflit mondial) n’a pas été facile, tant pour mon père que pour ma mère… et à leur mémoire, j’ai écrit une nouvelle insérée dans le recueil Exils de soie qui s’intitule Le savoir recomposé ou le passé intégré.

 

AC : l’écriture comme mode de re-connaissance alors ? En tout cas, et avant cela, vous aviez quitté la France, l’Europe ! Et qu’est-ce qui avait changé au retour ?

 

RD : tout ! soi, les autres, l’environnement… Évolution naturelle, sans rêv-olution comme le prônaient les jeunes en mai 68. Non de manière pragmatique, j’ai appliqué (à regret parfois, car l’utopie est souvent le seul moteur qui nous permette de conserver une rectitude approximative) le principe de réalité ; sorte de halte réflexive… L’écriture comme mode de reconnaissance dîtes-vous, oui, de connaissance de son petit soi qui a eu de la peine à émerger d’abord, abîmé sous des strates de conflits, entremêlées entre petites et grandes Histoires !

 

AC : est-ce la raison pour laquelle vous avez conçu cet  ADPA ; – Atelier De Plein Air – en direction de jeunes publics français et francophones, francophiles ?

 

RD : c’est exact. Je désirais en quelque sorte partager la partie la plus saine, la plus salvatrice de mon expérience plurielle du partir, du voyage et du retour avec les plus jeunes qui me touchent véritablement. Je me suis longtemps sentie bouleversifiée, tourneboulée, si j’ose dire. Je voulais donner un sens, de la densité, à la poursuite de ma vie, en identifiant ce qui avait changé autour et en moi, afin d’éviter une course-pour-suite de ma vie. Et j’ai rapidement trouvé la clé des ateliers. Comme je suis gérante d’une société de prestations géologiques et que j’ai un grand besoin de nature, cela devait partir de la géo-poésie, sinon rien. Cette soif de « grand dehors » me fut transmise par mon grand-père allemand, Anton qui, comme soldat, sans grande conviction, a dû passer cinq années d’enfer loin de chez lui, a terminé la guerre sur le front russe en contemplant fracassé de l’intérieur, soulagé aussi, la débâcle, la déroute, la fuite des officiers de l’armée nazie…

 

AC : vous avez donc entendu les récits de vos parents et grands-parents ?

 

RD : oui, c’est cela, des récits désespérés et désespérants, émanant des deux fronts bien sûr, mais aussi des chansons d’une tristesse traversière à… ; plus qu’il n’en fallait à une enfant dont l’entendement n’était même pas encore construit. Et mon Opa m’a quelque peu libérée de ces sentiments troubles, grâce au fait que de bon matin, il nous emmenait dans la forêt sombre de sapins assister à l’éveil des animaux, biches et sangliers, lapins et oiseaux… et qu’en chemin, il chuchotait de grands classiques de la littérature allemande..

 

AC :  je comprends mieux ce besoin de… nature. Cela devait partir de la géo-poésie, sinon de rien, disiez-vous, et ce devint ?

 

RD : une libre adaptation des préceptes de la Géopoétique portée avec tant de gai savoir et de naturel par Kenneth White, cet Ecossais homme de voyage, de lettres, de poésie, de réflexion, de dialogue avec le monde ouvert et qui comme vous le savez a fondé l’Institut de Géopoétique à Trébeurden, en Bretagne, en 1989.

 

AC : une adaptation ?

 

RD : effectivement ; ce ne peut être qu’une humble adaptation, destinée aux jeunes publics, du primaire à l’université.

 

AC: comment avez-vous élaboré cet atelier de plein air ?

 

RD : en le vivant tout simplement ! J’ai invité quelques enfants à me rejoindre dans un lieu qui nous était commun, où hier je demeurais enfant, ou enfants ils demeurent aujourd’hui. Ils sont arrivés sur ce Mamelon qui domine de quelques mètres le lit de la Garonne et la zone portuaire de Bassens, la rive droite de la belle Garuna, avec des cahiers, des stylos, leur portable et leur cartable. Je leur ai demandé de tout poser près d’un arbre, je me souviens que c’était un chêne vert séculaire. Nous nous sommes assis ensemble dessous. J’ai extrait de mon Rucksack des feuilles de papier vierges. J’en ai plié une en deux, puis en quatre, puis en six fois jusqu’à obtenir un petit carnet et ensuite j’ai découpé les pliures avec un petit crayon à papier et ai enjoins chaque enfant à faire de même. À ce stade, plus aucune remarque ! Ils étaient absorbés par ce travail artisanal, s’il en est. Ensuite, nous avons repéré les points cardinaux sur une simple boussole qui passa de main en main. Nous avons quadrillé un périmètre sur et autour de cette petite colline avec la consigne de cueillir des impressions, spontanées, vives, de laisser affleurer des mots issus du paysage : sous nos pas, derrière, devant, à droite et à gauche, au-dessus… Vérification que les points cardinaux étaient acquis. Vingt minutes de vagabondage, de recherche pour… trouver.

 

AC : étaient-ils dissipés ?

 

RD : non, intrigués surtout.

 

AC : et lorsque la cueillette fut faite ?

 

RD : nous nous sommes assis face à la Garonne que nous surplombions. Le pont d’Aquitaine, notre Golden Bridge local, à gauche. Pardon : au sud ! en direction des Landes, du Pays Basque, de l’Espagne… et le Bec d’Ambès, Paris : au nord.

 

AC : un véritable tableau !

 

RD : c’est cela même ! Il s’agissait de décrire de manière tangible ce qui était réellement à voir dans l’exclusif champ de notre vision, et ce sur plusieurs plans : la colline, les versants, la voie ferrée, la route,  le fleuve, l’autre rive (médocaine), et dans le ciel, mais la consigne était de ne pas cueillir des sensations éprouvées en dehors du cadre ou bien au-delà du visible, voyez-vous ? Il n’y a ni Mickey, ni de Pokémon dans les arbres !

 

AC : et la consigne a-t-elle été respectée et quel âge avaient ces enfants ?

 

RD : cela dépend des classes ; entre six et douze ans ;  ce qui couvre la période de l’éveil à la lecture et à l’écriture, à la rédaction effective et indépendante de textes. La consigne a été largement respectée oui, hormis pour un ou deux enfants très tendres, qui ont vu une fée ou Peter Pan… Il ne faut pas insister. La consigne est aussi là pour être transgressée, dixit notre cher Petit Prince ! La plupart des enfants ont cueilli des mots en plein air, qu’ils ont inscrits sur leur petit carnet, à même le sol, sur un tronc d’arbre ou sur les genoux ou le dos d’un camarade et ensuite avec ce matériau, ils ont créé leur propre poème du lieu, illustré de manière remarquable, issu de l’apprentissage du regard porté sur le vivant et sur les choses, et non directement émanant de leur imagination !

 

AC : et les ateliers à l’étranger comment les concevez-vous ?

 

RD : je prends contact avec un ou deux enseignants de l’école ou du collège de la ville choisie hors de l’hexagone, par le biais de la toile ou d’une connaissance qui a un ami professeur de français qui… J’ai auparavant pris soin d’envoyer des propositions, des consignes et le recueil que l’enseignant étudiera avec ses élèves : soit le thème, à la fois singulier et universel du jardin, soit le thème de la géo-poésie proposée dans le recueil de pluies & de saisons (conçu bénévolement en quatorze autres langues du monde qui côtoient la langue française). Après que quelques poèmes aient été choisis et étudiés par les élèves, commence ce va et vient de questions-réponses toujours via la toile et en français, fautes et maladresses comprises, afin de ne pas museler l’échange. Ils me posent toutes les questions qu’ils désirent sur ma manière de cueillir mon inspiration en extérieur, ma manière de retravailler ce matériau devant mon écran d’ordinateur, sur ma vie privée, mes centres d’intérêt, mes voyages… En classe, avec l’aide de l’enseignant, ils étudient le vocabulaire des poèmes choisis, s’essaient à la traduction (en utilisant le dictionnaire bilingue) et ensuite composent leur propre poésie du lieu en langue française, traduite par eux-mêmes dans la langue native. 

 

AC : que deviennent ces poésies inspirées de votre manière de procéder ?

 

RD : tout d’abord, j’insiste jusqu’à ce qu’ils aient compris qu’il est légitime de considérer leur travail comme leur bien propre. La béquille, le soutien se doivent de disparaître et je ne deviens qu’un compagnon de route comme un autre. La finalité de cet atelier réside dans le fait de les dés-inhiber face à la création, de la poésie ici en l’occurrence et de leur donner confiance en leurs capacités de création, même si c’est à partir de… , car la création ex nihilo n’est que douce utopie, même pour les grands. Donc, dès la fin de l’année scolaire, généralement en mai, je pars les rejoindre chez eux. Je rencontre chaque classe deux fois et nous parachevons avec l’aide des enseignants de français, de langue maternelle, d’informatique et de musique, selon le degré d’investissement des enseignants, leur recueil de géo-poésie que nous présentons en deux langues, lors d’une grande soirée poésie-musique-vidéo-diaporama, où sont invités les autres classes, les professeurs, les institutions, les parents et grands-parents qui tous ont aussi leur avis sur la manière dont ils ont abordé la langue française à leur époque ! Sur scène, de blanc vêtus, les jeunes gens offrent leurs poèmes seuls, ou à plusieurs, accompagnés de musique et des diapositives de leurs illustrations, souvent très réussies qui défilent sur un écran, en fond de scène. Et leur recueil prend place à la bibliothèque de l’école, fait l’objet d’articles dans le journal de l’école et dans la presse locale… et un jour sans doute, l’un ou plusieurs de ces jeunes embrasseront-ils le métier de géo-poète, de parolier, d’illustrateur, de géologue, de géographe, de traducteur, de photographe, de cinéaste… ; qu’en savons-nous ?

 

AC : oui, bien sûr, et l’on peut retenir qu’en somme, c’est un atelier où deux langues sont revisitées, interrogées, éprouvées de manière singulière, durant toute une année ?

 

RD : c’est exact ! Un atelier où l’on s’exerce, où l’on fabrique. La recette est, on ne peut plus simple ; elle me semble être partie du cœur de la langue pour rejoindre le cœur humain ou l’inverse.  Ainsi la langue française et la langue native sont sur le même plan. Toutes les langues sont – des langues monde – utilisées aux quatre coins du monde par des auteurs voyageurs de plus en plus nombreux qui prêtent, chacun avec sa langue d’écriture, sa voix singulière, inscrite dans un registre plus vaste : la littérature-monde – donc pas forcément créée dans le pays d’origine, au moyen d’une languenation, tel que nous l’entendions avant la globalisation, dirais-je.

 

AC : de quel rôle, de quelle mission vous sentez-vous donc investie Rome, si mission il y a ?

 

RD : je n’ai ni la prétention, ni l’intention de défendre la langue française. De mener un combat à son profit, contre le droit concédé / confisqué à d’autres langues de s’exprimer. Je n’ai aucune tendresse pour les termes belliqueux qui sont sensés prôner l’harmonie, la paix, (l’exemple des Croisades,  de n’importe quelle croisade, m’emplit d’effroi ; ne donnent-t-ils pas matière à réfléchir ?). Je la représente, je l’illustre tout simplement par mon expérience, ma présence, mon agir, quelques textes, quelques paroles tangibles, sensibles, intuitives et non à caractère sensationnel. Dans mon périmètre d’action, je veille à ce qu’elle soit correctement utilisée, entendue, rapportée, et je garde à l’esprit qu’elle fait partie intégrante d’une littérature-monde en langue française qui côtoie et tutoie toutes les autres langues du monde. Tant que le français sera parlé, les autres langues le seront aussi me semble-t-il. Et cela m’est d’autant plus aisé et naturel que je ne suis pas franco-française ; (mon écriture non plus), ce qui n’est ni péjoratif, ni glorieux, mais dénote je pense un état d’esprit d’ouverture, simple prolongement instinctif d’une manière de fonctionner, de par mes origines, mes voyages, ma curiosité, mon goût d’un monde ouvert au débat, au dialogue, à l’autre, à la lecture des lignes de la terre, dont l’esprit humain seul, peut délimiter les frontières ! Je suis sans doute ce que les américains appellent always foreigner at home. Ce que je traduis pour ma part par le fait que je ne sois nulle part étrangère et donc partout chez moi ! Mais pour en revenir à notre sujet, c’est ici par conséquent, d’une invitation joyeuse à chercher un vocabulaire spécifique, le plus précis, clair possible, issu également des sciences de la terre, en adéquation avec l’expérience in situ par nos futurs passeurs : les jeunes apprenants, qu’il s’agit !

 

AC : où projetez-vous prochainement de vous rendre, de pérégriner, pour exercer ces ateliers ?

 

RD : après le sud-ouest de la France, la Belgique, l’Italie (à deux reprises déjà, où les jeunes sont particulièrement enthousiastes et accueillants – collégiens et étudiants confondus, cette poésie du lieu sera expérimentée au Portugal, en Roumanie, en mai de cette année, à Timisoara, en Espagne et en Pologne, à Cracovie. En Hongrie plus tard.

 

AC : et vous êtes, comment dire ? Aidée, reconnue dans ces travaux ?

 

RD : non, non le Ministère de la francophonie, de la culture, les institutions… – si c’est de cela dont vous voulez parler n’en savent (encore) rien. Ce serait bien utile, car je n’utilise que les moyens modestes enfouis dans ma tirelire particulière et j’aurais tant d’autres beaux projets. Ma goutte d’eau artisanale consistant à rejoindre un jour l’océan des actions officielles pour une utilisation différenciée de la langue française, je la verse seule, pour le moment. J’agis seule. Plus vraiment seule, car de fait, les enseignants, les traducteurs bénévoles sont devenus de formidables partenaires et je les remercie, ici et maintenant une nouvelle fois, pour m’avoir témoigné leur confiance, pour avoir consenti à me suivre, sans même me connaître, dans le but de faire prendre conscience que le credo pour un « échantillon » sans prétention du PLUS DE LANGUES à donner à voir, à entendre, à comprendre, puis à étudier est parfaitement réalisable, et ce à toute échelle, à tout endroit, à condition qu’il soit amené et réceptionné généreusement par des personnes de bonne volonté !

Sans titre 8

 

 

 

 

 

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