Entretien avec Michèle Duclos

Entretien avec Michèle Duclos, angliciste et traductrice, Bordeaux

paru dans l’ouvrage :
critiques & autres entretiens à propos de l’écriture de RD 2003-2013

En marche laisser jaillir les mots

des maux en marge

Sans titre 9

10 – Et si nous parlions d’avant ?  


Michèle Duclos : Rome, tu es née en France, de mère allemande italienne et de père français, mais tu as quitté très tôt ce pays pour passer ton enfance en pays germanophone. Ensuite tu as vécu en Aquitaine, en Europe et en pays anglophones. Aujourd’hui, tu as « posé tes valises », pour reprendre ton expression, peut-être définitivement, sur la rive droite de cette Garonne aimée et chantée par Hölderlin (Hölderlin, dont tu as je crois entre autres traduit un poème inédit). Cette immersion plus ou moins involontaire, à tour de rôle, dans trois langues, te paraît-elle expliquer cette curiosité, voire cette passion des langues, pour le langage,  qui t’a poussée à te plonger dans l’étude du latin et des idiomes plus régionaux, tels l’occitan ainsi qu’on le parle dans la région aquitaine, pour dire « la mar de Bourdèu », « Seguèri liguèri la garba » « lo becut » et « Garuna » ? On trouve maints exemples de ces incursions étrangères dans tes poèmes, surtout bien sûr de l’allemand…

Rome Deguergue : effectivement, je suis née à Armentières, dans le nord de la France, par un hiver rigoureux m’a-t-on dit en 1952. Je n’y ai cependant jamais posé mes petits chaussons de bébé rose, puisque aussitôt après ma naissance, mes parents ont une nouvelle fois déménagés pour aller vivre en Sarre : le Rucksackfranzose allemand, le sac à dos français, comme l’appelaient les Sarrois eux-mêmes à cette époque de l’occupation de l’Allemagne par les forces alliées, après la seconde guerre mondiale.  Hölderlin ! Oui bien sûr, c’est un de mes poètes préférés avec Rilke, mais aussi un bon nombre de purs romantiques européens. Je n’ai pas honte de dire que le limon où reposent les pré-textes de mon écriture se positionnaient alors du côté des intuitions et autres désespérances romantiques. J’ai été longtemps passionnée par les crédos ayant cours au cœur du mouvement romantique : Sturm und Drang des poètes allemands, tels : Goethe, Novalis et Schiller ; mouvement dont le père spirituel étaient Jean-Jacques Rousseau et Shakespeare. Je voudrais ici rappeler que sa finalité reposait sur le souhait d’émouvoir, d’étonner, de faire valoir les émotions profondes contre la superficialité, de croire au génie plutôt qu’à l’art maîtrisé par l’étude des poètes savants ; manière de créer que le grec Hésiode avait déjà relevée. Mais j’ai aussi entendu cet appel intuitif et prophétique, jadis lancé par Henry Thoreau, ornithologue, inspecteur des tempêtes et poète, l’une des grandes figures du transcendantalisme américain. Transcendantalisme est-il besoin de le rappeler, influencé par les philosophies orientales et grecques et qui après la publication de l’essai d’Emerson, Nature, ponctuant un moment fondateur fait dire à l’écrivain : C’est sur nos propres pieds que nous marcherons, c’est avec nos propres mains que nous travaillerons, ce sont nos propres idées que nous exprimerons (…). Je n’aime pas trop les néo-post-mouvements. Je ne suis pas une néo-romantique ou une post-moderne. Je ne comprends absolument pas de quoi il peut s’agir. Comme la narratrice de Nabel, Roma, je tire mon humble savoir d’hier, à ’hui, et j’envoie la pelote vers demain, sans lâcher le fil. Quant à utiliser des termes autres que ceux dont nous disposons dans la langue française, je dois avouer que c’est une pratique pour moi tout à fait naturelle ; le mot qui « sonne » le mieux mérite d’être accueilli, d’être à sa place dans tout corpus, et ce de manière non galvaudée. Il me semble que cet enrichissement pérégrin, d’échos linguistiques pluriels sont de nature à élargir notre ressenti d’être au monde du vivant & des choses, lorsque nous utilisons des mots éprouvés pour éclairer notre lecture des lignes de la terre…

MD. :  À quel âge quittes-tu l’Allemagne ?

RD. : Je suis arrivée en Aquitaine à l’âge de sept ans, l’âge de raison, dit-on. Pourtant ce fut une période de bouleversement total dans ma jeune géographie / géologie intérieures. J’ai d’abord désappris ma langue maternelle au profit de la langue française pour laquelle très tôt j’ai voué un respect quasi mystique. J’étais une bonne élève. Très attentive en classe. Pleine d’énergie que je dépensais sans compter, comme un vrai garçon manqué, à l’extérieur. Et j’ai tenté avec ma famille, mes deux frères de m’intégrer socialement. Ce n’était pas évident, au début des années soixante du siècle dernier. Blonde, coiffée avec des macarons sur les oreilles, habillée en Dirndel (costume folklorique) jusqu’à l’adolescence, j’ai été violentée, traitée de bosche dans la cour de récréation. Et j’ai eu très peur. Une peur viscérale qui ne me quittera d’ailleurs jamais plus. La rupture. Les fréquents déménagements. L’inconnu. Les récits de guerre. Les tabous. La souffrance de mes parents exilés, courageux et prêts à reconstruire la France. L’enfermement. Le problème d’abandon de mon père orphelin, abandonné par sa jeune mère, à la naissance. Fait prisonnier le jour de son 19e anniversaire dans les Ardennes. Les camps. La torture. Ses trois évasions. La dernière réussie. La profonde déchirure de ma mère ayant adolescente vécu en direct les affres du second conflit mondial, sa révolte contre les pratiques nazies, les privations, les humiliations et qui quitta son pays, Heimat, sa famille, si jeune. Les conflits non réglés du couple parental et une part d’indicible m’ont empêchée de grandir « normalement ».

MD. : Écris-tu dans d’autres langues que le français ? Es-tu tentée de le faire ? Par quelle langue as-tu commencé ?

RD. : J’ai effectivement écrit une sorte de journal au long court, à la Kerouac, à la Ginsberg, des saynètes, des nouvelles, des poèmes, en langue allemande, en langue anglaise, durant les périodes où je vivais soit en Allemagne, soit en Angleterre ou encore aux États-Unis, sans être pour autant satisfaite par le résultat de cette approche de la littérature qui m’animait intérieurement. Je n’arrivais pas à « composer » mes textes, aussi bien qu’avec la langue française. J’étais trop proche de l’allemand, (par le ressenti mélancolique maternel), trop éloignée de la langue de Shakespeare sans doute. La juste distance, ou même distanciation au sens brechtien m’apparaît à présent avoir eu lieu avec la langue française. J’ai beaucoup écrit dans des carnets et tapuscrit (au début sur machine à écrire, bien sûr). Puis à chaque déménagement d’un pays à l’autre, régulièrement je jetais ces écrits (Cri à la Munch ?) à la poubelle. Sans aucun regret. Quelque chose clochait. Je me poserai sans doute un jour la question du pourquoi de ces tentatives avortées, mais pas maintenant. Aujourd’hui, je trace mon chemin. Avec tant de retard ! À cause justement de la langue choisie tardivement. La langue française semble à mon insu avoir creusé en moi son lit et je recueille seulement ’hui ces richesses alluvionnaires, ces fruits mordorés, comme une sorte de récompense à tant de tentatives de recherches, rebelles, déterminées. Alors, plus de temps à perdre ! Je veux mordre à pleines dents – et non plus goûter du bout des lèvres – dans / à cette nourriture faite d’alphabets de lumière, de caligraphies chaoscosmiques, utiles à rassasier de mots qui brûlent, ma quête du dire et du vivre en écriture. Il fut long le chemin jusqu’à ce que je me rende compte que la rigueur, la musicalité, le décalage du signifiant au signifié, mon imaginaire, mes lectures, l’emploi décalé, déplacé du français utilisé à l’étranger et mille autres choses que je n’ai pas le temps d’identifier ici, tout ceci se prêtait comme par magie à mes réflexions intérieures non énoncées. Il s’agit de flair. D’intuition pour la langue d’expression, la française, pour moi devenue la meilleure possible. La langue allemande pour sa part est plus concrète, compréhensible par tous. J’en ai déjà parlé dans un texte qui parle de la langue et s’intitule « Adossé à… Qu’endossons nous, quand nous nous adossons à… ? Et G.A. Goldschmidt que je cite dans ce texte en parle d’ailleurs très bien dans son ouvrage, Quand Freud voit la mer . La mer / la mère. Oui, bien sûr. Mais je ne dis pas que je ne reviendrai pas à la langue anglaise, ou allemande, ne serait-ce que pour tenter une traduction de mes propres textes réflexifs du recueil, Visages de plein vent, pourtant très inspirés par la philosophie heideggérienne, notamment ce qui concerne le double, voire le triple regard posé sur ce qu’on pense tour à tour être : « connu / inconnu / reconnu ». L’espace géopoétique qui permet à l’écriture de s’ouvrir sur un ressenti du monde digne du sentiment océanique décrit par Emerson dans ce recueil me touche aussi beaucoup, mais pas seulement.

MD. : Tu cultives non seulement la poésie lyrique mais aussi impersonnelle quand tu prêtes ta voix à des inconnus masculins ; Carmina tient à la fois de la tragédie grecque, de l’épopée et du mystère médiéval.

RD. : Je en qualité de narratrice omnisciente disparaît au profit des idées, du discours réflexif que les personnages sont pressés de formuler. Comme tout écrivain, j’observe le monde, les hommes, leur agir, leurs hésitations, je comprends leurs doutes et leur empêchements à dire, à faire. Leur prêter ma voix devient, sinon naturel, du moins facile dans la mesure ou j’écoute celui qui (me) parle avec son coeur. Cela paraît simple. Mais ça ne l’est pas. En tout cas, cela peut contribuer à expliquer ce glissement humain, trop humain, comme dirait Nietzsche vers l’autre extérieur et mon autre moi, mon double et différent en moi (je est un autre ou je suis dans l’autre de Baudelaire, de Rimbaud. Ou le très saisissant je suis l’autre de Cendrars). Glissement, je disais vers cet homme, ce personnage en l’occurrence, vers ce locuteur masculin qui prend la parole, dans différents recueils de ma prose, mais aussi dans ma poésie. Mon prénom : Rome, asexué est peut-être un début de réponse à ce désir d’être et de révéler mes deux identités de « genre », si je peux m’exprimer ainsi.  Mais il faudrait encore chercher ailleurs et dans ma toute petite enfance ce désir d’être « elle » et « lui » à la fois. Nous en reparlerons sans doute.

MD. : J’apprécie tout particulièrement tes didascalies à la fin de chacun de tes ouvrages. Le lecteur, même et surtout connaisseur, ne dédaigne qu’on le guide. Tu es très lucide par rapport à ta création.

RD. : Lucide ? Je ne sais pas. En qualité de lectrice j’aime moi-même chercher, fouiller, imaginer et trouver des réponses à toute démarche artistique feuilletée, quel que soit le moyen proposé d’ailleurs en matière de : musique, peinture, arts plastiques, danse… Proposer plusieurs entrées, soumises à l’exigence et à la critique de plusieurs regards me paraît important, mature. Généreux peut-être. Un partage ? Les interprétations des possibles de compréhension sont alors infinies et l’une d’elles rencontrera fatalement un écho, comblera un manque, constituera un Ah ! Ah ! Erlebnis, (sorte de déjà vu !) chez le lecteur reconnaissant mes efforts comme les siens, ceux qu’il a dispensés dans sa propre démarche ou dans son propre questionnement existentiel. Existentialiste ? C’est du moins ce que je tente d’exprimer.

MD : Pour des raisons personnelles et familiales, tu as renoncé tôt à des études que tu as reprises plus tard. Les « communications » que tu as données ces dernières années – par exemple en Italie, à Naples sur Rimbaud, Cocteau et sur les Littératures suisses – révèlent une culture vaste et une grande curiosité en même temps qu’un grand savoir littéraires et esthétiques. Comment tes lectures se sont-elles orientées au cours des ans, surtout au départ ? Et du côté de la pensée et de la philosophie, où vont tes orientations, tes préférences ? Que pense-tu de l’inscription de Heidegger au programme de l’Agrégation de philosophie pour 2005 ? Tu as plusieurs fois dit que la souffrance est au cœur de ton inspiration. Tu as dit aussi à plusieurs reprises que tu n’écris jamais qu’un seul livre. Y a-t il un lien entre ces deux affirmations ? Nous évoquions précédemment la relation entre ta souffrance, à la fois personnelle et collective, et la Seconde Guerre mondiale, que tu n’as pas vécue directement, physiquement, mais peut-être plus douloureusement, à travers les récits de captivité et d’évasion de ton père prisonnier de guerre, la révolte de ta mère enfant battue pour avoir refusé de faire le salut hitlérien à l’école, puis les affrontements parentaux qui intériorisaient le rappel du conflit entre les deux peuples.

RD : Oui… (silence).

MD : Dès ton premier volume publié chez Schena, en Italie dans la troisième partie, « Mémoire en blocs » avec un jeu sur « blocs » évoquant les blockhaus, ces « bunkers (…) au front bas » (p.100), au bout de ton périple aquitain le long du Bassin (d’Arcachon), tu « évoques les « immenses charniers/ déchiquetés démantelés [qui] offrent la ferraille de leurs os morts / rongés par le sel supplique dirigée vers un ciel muet » (p.85). Ces « Aryens casqués bottés au parler guttural » (qui) foulaient le sable jaune «  (p. 85), tu les as retrouvés beaucoup plus nuisibles encore, abominables lorsque, à l’occasion d’une visite à Cracovie, tu es brutalement confrontée à l’horreur absolue d’Auschwitz. Le cimetière juif de Cracovie pénètre brutalement dans ta vie et ton œuvre, pour donner une dimension cosmique au poème sur le Jardin[1] et qui semble être ton « grand oeuvre » presque au sens alchimique.

RD : Cette manière d’écrire, à la fois – absence et présence – au monde semble revêtir une certaine forme de dénonciation, de rappel de prise de conscience mémoriale et de… consolation.

MD : Tu es devenue membre de la Géopoétique initiée par Kenneth White, ou plus précisément, spécifiant ainsi ton originalité dans ce mouvement, tu pratiques une « géo-poésie ». Peux-tu préciser ta relation à l’égard de ce mouvement et de ses représentants – Trébeurden et la Belgique – mais aussi vis-à-vis de la nature et du grand courant écologique ? Y participes-tu, et comment ?

RD : Je crois avoir ici et là déjà répondu à ces questions. À cet endroit, je préfèrerais que l’on lise ou relise l’essai inclus dans les Ex-odes du jardin, Variations, ainsi que la postface du recueil plurilingue … de pluies & de saisons… [1] Il y a dix ans, j’avais un projet littéraire impérieux et qui faisait sens : dire les mots pour que les maux soient identifiés et puissent s’effacer par un phénomène de transfiguration du réel. Après avoir vécu cette décennie dans une solitude souhaitée / souhaitable, parfois douloureuse, j’occupe aujourd’hui une position éclairée par la Vogelperspektive, comme observée par l’oiseau, donc au plus juste, au plus haut, détachée ; posture où la nécessité d’écrire tel qu’à cette période n’est plus primordiale. Je me dois à présent de mettre de l’ordre dans ma manière de penser l’écriture à venir, dans ma bibliothèque, où se trouvent les livres de mes compagnons de route qui m’ont aidée à écrire avec cette manière d’avancer parmi leurs voix raisonnant / résonnant de cette intertextualité éprouvée et assumée [2]. Au-delà du fait d’écrire la vie, je voudrais mieux la vivre. Si j’ai dû renoncer à vivre une vie « normale » durant plus d’une décennie passée à écrire, en attendant que quelqu’un me lise, comme on tend la main à un désespéré, c’est par besoin de comprendre la vie, la mienne qui plus est, explicitée par les ricochets occasionnés par les histoires singulières et familiales enchâssées dans la grande Histoire de l’Europe du 20e siècle. J’éprouvais une réelle nécessité de « raconter », pour me rendre compte in fine que ma modeste contribution littéraire m’avait tout de même permis de conserver une certaine verticalité… La marche, la proménadologie, la pratique de la géo-poésie m’y ont aussi largement aidée. Par la fiction, l’imaginaire – qui est et n’est pas réalité – j’ai désiré échapper à une certaine vision du monde, par besoin sécuritaire s’entend, mais sans jamais me désengager totalement. J’ai fui un temps. Puis je me suis simplement évadée pour aller désentravée, vers cet espace pélagique que je pressens devoir être moins intranquille. Je n’ai plus besoin, ni de refuge, ni de prétexte utiles à temporiser, puisque la tension dramatique est retombée. J’écrirai dorénavant de la prose sans doute, brève ou au long cours pour vivre mieux avec l’héritage conscientisé, accepté et non plus subi… Je conserverai toujours ce fond de mélancolie qui donne à mon écriture cette tonalité mineure qui sied à la musique de Chopin ou de Pachelbel par exemple… Une mélancolie positive, heureuse, identifiée comme inhérente à mon être, tel quel. Et je pense que le temps de la résiliation, de la réconciliation est arrivé…

Sans titre 8


[1] Ex-odes du Jardin, Variations & autres collages d’intemporalité, Schena éd. 2008 ; épuisé, en réédition augmentée, chez le même éditeur, 2014  ;  de pluies & de saisons… plurilingue (14 langues), éd. ArTPress, Timisoara, Roumanie 2012.

[2] Walter Benjamin écrivait à peu près ceci : « une œuvre aujourd’hui fait sens, (critique) lorsqu’elle est dotée de citations, d’échos et de fragments de textes d’autres penseurs et écrivains ».

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