Recensions et essais sur R.D.

Extraits

1. En marge laisser jaillir les mots des maux en marche

2. Contes pour enfants et dictionnaires :
exotisme et expérimentation

3. Née au « pays des quatre saisons »

4. NABEL : Langue une & plurielle

5. Ode pour un jardin à renaître

6. La notion de mémoire collective

 7. La plume arlequine de Rome Deguergue

8. Les mots versus les maux

9. 10. Recensions de la pièce de théâtre À bout de rouge

11. À propos de Ex-Odes du Jardin 1er et 2e volet

 Sans titre 81. En marge laisser jaillir les mots des maux en marche

Recension parue dans la Revue littéraire & picturale n° 81
« Les amis de Thalie » septembre 2014

En marge laisser jaillir les mots des maux en marche ; extraits de critiques et autres entretiens à propos de l’écriture de Rome Deguergue, 2003 – 2013, Schena editore, Biblioteca della Ricerca – Fasano (Italie) 2013.

Recueil, livre, anthologie ? L’originalité de cet ouvrage tient à la fois de sa densité sur l’œuvre déjà abondante de Rome Deguergue, (fille de mère allemande, italienne et de père français), poète maintenant bien connue des milieux artistiques, native d’Armentières dans le nord, mais ayant vécu en Sarre où elle vécut jusqu’à l’âge de sept ans avant d’arriver en Aquitaine, et de l’exercice admirable d’une implication dans l’art par le récit d’une vie, de ses fractures, de cette soif du « grand dehors », ce besoin de nature, via la géo-poésie de cette artiste, membre du mouvement de la Géopoétique initiée par l’écossais Kenneth White…
Divisée en trois parties, la première présente par nombre de commentaires, études, discours, préfaces, extraits de poèmes traduits en plusieurs langues, entretiens – dont l’admirable signé Michèle Duclos, extraits d’articles de journaux, questionnaires, pistes pour travaux de recherche littéraire, la profondeur d’une œuvre magistrale, poétique, faite également de conte et de prose, et nous donne une vision de la « respiration poétique » de cette digne représentante de la langue française.
Cet ouvrage révèle les « empreintes » d’une écriture, cette part de liberté qui nous est offerte pour qu’écrire puisse « donner une éclaircie à notre être intranquille » (…) « Je ne suis nulle part étrangère et donc partout chez moi ! » qui résume l’originalité de la forme du langage de Rome Deguergue.
La deuxième partie livre son abondante biobibliographie, Rome Deguergue ayant pérégriné durant deux décennies en Europe, Arabie, Iran et USA, et le troisième volet est consacré au cheminement artistique du principal illustrateur des ouvrages de Rome Deguergue, Patrice Yan Le Flohic, dit PYLF.
Un ouvrage plus qu’attachant, à lire absolument !

Nathalie Lescop-Boeswillwald
Docteur en Histoire de l’art
Agent d’art, critique et poète
Présidente fondatrice des Amis de Thalie
Revue Littéraire et Picturale

 

2. Contes pour enfants et dictionnaires : exotisme et expérimentation

 

Malou, Elliot et les quatre bougies est une publication récente par laquelle le poète et écrivain Rome Deguergue inaugure une nouvelle frontière de son expérimentation dans le domaine de l’écriture de création. Le livre, qu’on définirait plus correctement d’album à cause de sa forme, publié par Schena Editore (spécialiste en livres d’art) se présente comme un fascicule extrêmement intéressant, où le jeune lecteur et ses accompagnateurs peuvent se perdre dans un parcours artistique et pédagogique riche et nouveau. La fonction « phatique », selon la définition de Jakobson, de contact et d’interaction est établie en dehors de l’écriture par des pages où l’enfant peut dessiner ou colorier des images, par une chanson qu’il peut chanter en suivant les  notes d’une belle portée colorée ou en inventant une nouvelle musique, de nouvelles paroles. Les illustrations qui remplissent les pages les partageant avec l’écriture sont un mélange savant de couleurs, simplicité, ironie mais aussi de renvois littéraires. C’est le dessinateur même, Lou Salmon, qui, dans une page méta-textuelle en clôture de l’album, avoue qu’elle s’est librement inspirée pour le personnage d’Elliot de la figure du Petit Prince et du sérieux qu’il mettait dans la formulation de ses questions.

Mais quelle est la finalité de ce conte, philosophique et expérimental, novateur et traditionnel à la fois, dans le panorama des contes pour enfants ? Quel est le rôle de l’écriture, des mots, pourquoi Rome Deguergue a-t-elle eu la volonté d’insérer une réflexion sur les dictionnaires pour enfants, sujet qui semble étrange dans un contexte ludique ? Et comment conduire les enfants à donner un sens aux choses, aux mots ? Nous allons essayer de réfléchir et de donner des réponses à toutes ces questions en suivant un parcours d’analyse qui part du choix d’un genre et donc d’une typologie d’écriture, pour passer ensuite au fait de véhiculer  un contenu et, finalement à prendre en considération les modalités et les instruments qui supportent la parole et qui font aussi l’originalité de cet ouvrage.

Rome Deguergue a toujours travaillé avec les enfants. Elle propose dans les écoles des ateliers de géo-poésie, des « ateliers de plein air » tant en France qu’à l’étranger,  avec la conviction ferme et passionnée que les enfants  incarnent un réservoir infini de possibilités, même linguistiques, de parcours nouveaux, d’enthousiasme. Elle s’était déjà essayée aux contes, aux nouvelles, à la prose ‘poétique’ avec le recueil de contes et récits en prose poétique Exils de soie et avec le roman expérimental Nabel, qui a remporté le prix Ardua 2005 ; à la poésie encore, comme droit,  devoir et pouvoir de mémoire, témoignage, dans Ex-Odes du Jardin, variations & autres collages d’intemporalité, suivie dans le même recueil d’un essai, de collages de photos floues, imprécises – volontairement -, de citations de compagnons de route. Cependant, avec Malou, Elliot et les quatre bougies, c’est l’exploration d’une véritable nouvelle frontière dans son parcours d’écriture. Combien d’éléments personnels retrouvons-nous dans la figure de la mamie qui accompagne Elliot dans sa prise de conscience de la réalité par la langue ? Ceux qui la connaissent, reconnaissent dans le conte ce respect pour l’individu (adulte ou enfant), cette mise en exergue de certaines qualités féminines qui permettent de pénétrer les incertitudes des enfants, cette force créatrice de la femme dans son rapport magique avec un petit garçon appréhendant la réalité, typiques de Rome Deguergue. Les prémisses ne changent pas les résultats. Donc nous préférons nous concentrer sur les données tangibles plus que sur les hypothèses.

Le choix d’un genre

Le choix d’écrire un conte pour enfants place Rome Deguergue dans une lignée d’écrivains d’œuvres de divertissement et d’éducation qui foisonnent dans n’importe quelle littérature. Vouloir insérer le conte de Rome Deguergue dans un genre littéraire n’est pas simple. Surtout dans cet ouvrage où elle part d’une situation très simple voire banale : une mamie bien moderne qui passe du temps avec son petit-fils et lui raconte une histoire qu’elle a entendu quelque part, et qu’elle va « adapter » pour lui, comme on le ferait d’un conte de Grimm ou de Perrault. Un fait banal apparemment qui cache au contraire à mon sens une tentative d’expérimentation par un conte qui, tout en gardant un aspect rassurant, respecte toutes les règles canoniques qui identifient, d’après les analyses et les études post-proppiennes, les contes de fées. C’est une note « A propos de l’écriture » placée à la fin de l’ouvrage  qui définit les intentions de l’auteur :

À l’époque des jeux vidéo musclés, de la télémania, des violences armées qui perturbent la re-connaissance de valeurs humaines oubliées, Rome Deguergue se positionne volontairement à contre-courant des modes actuelles qui privilégient les histoires fabuleuses, fictionnelles et souvent brutales, en osant la ré-ouverture d’un espace méditatif dans la vie de tous les jours – ce quotidien de tous les quotidiens – : le milieu familial, de l’enfant en présence d’un adulte connu et reconnu, afin de leur proposer une plage commune où se retrouver, autour de concepts, sinon galvaudés, sûrement à re-découvrir et à éprouver ensemble.

Son conte principal, Les quatre bougies, est inséré dans un cadre méta-narratif qu’on comprend seulement grâce aux dessins : Malou est bien la mamie d’Elliot. Elle aide le petit enfant à vaincre l’ennui d’un après-midi d’automne par le récit d’une histoire… Les couleurs et les dessins jouent un rôle de premier plan. Ils n’accompagnent pas le texte mais ils sont texte pour enrichir de connotation ce qui est dit, et pour le dire d’une manière différenciée. Jamais le texte n’indique qu’il s’agit d’un après-midi d’automne : le lecteur le déduit par le dessin qui présente un jour d’automne (les feuilles qui tombent d’un arbre, les couleurs de l’automne) sans soleil. En outre, Noël est proche : dans la maison, sur une petite table, il y a quatre bougies qui rappellent les bougies marquant le passage des dimanches de l’Avent. Et nous, si nous pensons aux récits de notre enfance, nous nous apercevons qu’entre le conte et la nuit il y a un rapport étroit. Le moment où la nuit tombe, les énergies s’épuisent et les enfants se calment et se disposent à l’écoute est bien la partie de la journée propice aux contes.

L’oralité du conte de Rome Deguergue est ce que Paul Zumthor a appelé « oralité coexistant avec l’écriture », une oralité qui se différencie de celle qui s’imposait dans les sociétés qui ne connaissaient pas l’écriture et où l’oralité était presque sacrée. Ce conte ne propose pas une oralité de type mixte (l’influence de l’écrit demeure externe et partielle) mais plutôt une oralité seconde, une oralité qui se recompose à partir de l’écriture. C’est un passage important dans nos sociétés où désormais l’écrit domine sur l’oral, mais c’est aussi une manière de proposer une pédagogie du conte qui cherche une pacification avec l’écriture, la transformant en outil de création. Il s’agit là de création à différents niveaux, de création de rapports, puisque jamais l’auteur ne prévoit un enfant seul dans son parcours de lecture et d’amusement ; création d’ambiances féeriques et donc pulsion vers l’imaginaire ; création de paroles, de phrases. Les enfants aiment les contes pour la manière dont on les raconte plus que pour le contenu ; c’est l’agencement des mots, le style qui fait la différence. Ce dernier type de création nous relie immédiatement à la seconde partie de l’ouvrage, qui a pour sujet Malou, Elliot et les dictionnaires.

Le récit de Rome Deguergue appartient-il au genre des contes de fées ? En général les contes de fées contiennent des éléments de prodige, de magie et de merveilleux qui semblent être absents de ce conte. Cependant, d’autres traits  feraient penser le contraire. Dans les contes de fées tous parlent, les pierres, les animaux, les nuages, les arbres etc. Ici les bougies parlent, elles présentent leur opinion. Chacune représente un concept abstrait pour lequel l’enfant n’a pas encore de définition élaborée et qui sera au centre de la recherche lexicale qui commence avec ce conte. La bleue, la Paix choisit la première de s’éteindre à cause du chagrin pour le constat que personne n’arrive à la maintenir allumée. La dorée correspondant à la Foi s’éteint puisqu’elle proclame qu’elle n’est pas indispensable sans la Paix. La troisième bougie, la rouge, l’Amour se lance dans une déclaration encore plus forte : « Je n’ai plus la force de rester allumée. Les gens m’ignorent. Les gens m’oublient. Les gens, même les plus proches de moi, ne savent plus ce que c’est que d’aimer ». L’amour  est un thème réitératif chez Rome Deguergue ; dans le recueil de poèmes Vapeurs fugitives, elle le décline en variations pérégrines comme « (ré) solution unique à l’angoisse qui renaît à chaque vague du temps qui passe ». Dans le conte de fées, il n’y a pas de condamnation ou de folie. Tout simplement, chaque voix a le droit d’exister.

La présence de l’élément fantastique est un autre élément typique des contes de fées : ainsi voici un tapis volant, symbole de rêve de l’imaginaire enfantin. Ce tapis volant « était venu, comme tous les ans » donner aux bougies « des nouvelles de petits enfants d’autres pays, dans lesquels elles aussi avaient voyagé, séjourné, brillé : Alaska, Groenland, Jamaïque, Irak, USA, Russie, Islande, Mali… partout, partout… ». L’élément géographique qui est à la base de la géopoésie de Rome Deguergue ouvre les horizons du conte et projette les lecteurs vers un au-delà que seuls les mots exotiques et évocateurs peuvent dessiner. Pour les petits lecteurs ces pays ne sont pas des lieux concrets, liés à des expériences ou à des connaissances qu’ils n’ont pas encore, mais des lieux d’imagination, des topographies de création qui élargissent l’espace de la construction mentale. Cette « poétique du lieu » si récurrente dans la poésie de Rome enrichit l’esprit des enfants de détails qui ne sont pas nécessairement vraisemblables ; c’est le son des noms qui suggère et évoque.

Le circuit de la narration des contes a toujours été véhiculé par les femmes et ici aussi c’est Malou qui raconte, Malou qui introduit le petit Elliot dans le monde de l’oralité. Aucun élément ne distingue la pensée de Rome Deguergue et toute son activité de femme engagée dans le monde de la création, plus que la confiance dans les femmes et dans leurs potentialités. C’est aux femmes « à leur créativité, à leur imaginaire florissant » qu’elle dédie le prix ARDUA, dans la catégorie ‘recherche de création littéraire’, obtenu en 2005 avec Nabel. Le jury du prix était un jury exclusivement féminin.

Il y a ensuite des éléments numériques, symboliques et structurels présents dans tous les contes de fées. Le début du conte re-propose la célèbre formule « Il était une fois ». L’adoption de formules rigides est une constante des contes de fées ; ce qui s’est passé une fois peut arriver encore, dans une histoire d’infinis retours et donc d’actualité sempiternelle. La formule d’ouverture utilisée permet aussi un petit qui pro quo entre Malou et Elliot.  Le petit garçon fait semblant de se tromper et voudrait commencer le conte par une nouvelle version de la formule : « il était … deux fois ». Ce type de début n’est pas possible. Le petit garçon se corrige alors et le récit de Malou peut commencer.

L’happy ending est l’autre invariante. Ici aussi, quand toutes les bougies se sont éteintes, c’est la dernière, la verte, l’Espérance qui sert  à rallumer les autres. Qui est le protagoniste de cet acte héroïque ? Un « petit garçon » non mieux défini qui incarne les préceptes étudiés de manière magistrale par Bruno Bettelheim. C’est l’indéfini qui caractérise les contes qui permet l’identification par les enfants. Le Prince, la Princesse, le Roi, le Château etc., tout est laissé dans une sorte de brouillard épais qui contribue à la magie et donne libre cours à l’imagination. Le petit garçon du conte est un Deus ex machina qui apparaît à l’improviste et détermine un tournant dans l’action. C’est un lecteur : il lit les contes de Grimm, d’Andersen, du petit ours brun, de Babar, qui sont bien en vue dans sa bibliothèque, mais c’est aussi un petit garçon de notre époque, car il écoute les aventures de Pierre et le loup sur son appareil radio-cassettes, il regarde la télé, et il possède un petit ordinateur.

L’élément numérique et l’élément structurel ne sont pas moins importants. Premièrement, les chiffres qui reviennent dans les contes sont les chiffres magiques que tout le monde connaît, à savoir deux, trois, leurs sommes et multiples. Les bougies sont bien quatre, le chiffre qui indique la totalité cosmique, quatre comme les éléments qui, pour les philosophes anciens, fondaient l’univers, l’eau, la terre, le feu et l’air, comme les quatre points cardinaux qui permettent de s’orienter. Chaque récit prévoit dans son avancement un développement  répétitif, comme c’est le cas pour les bougies du conte. Il y a une répétition évidente dans le parallélisme qui  marque l’action du conte quand les trois premières bougies choisissent et décident de s’éteindre. Après trois actions parallèles et négatives, rappelons que le numéro trois indique la perfection trinitaire et aussi la totalité, la solution arrive à la quatrième tentative. L’élément typique des échecs répétés dans les contes, échecs qui sont parfois représentés par des duels, des épreuves, des rencontres, lui donne sa dimension identitaire.

Les couleurs accompagnant le dessin sont elles aussi complémentaires au texte. Premièrement, elles identifient les personnages, deuxièmement elles catalysent l’attention des petits lecteurs autour d’un lieu dans la page, d’un mot qui signifie par sa couleur, plus que par son sens. Le mot Elliot, qui est en bleu sur la couverture de l’album, coïncide avec la couleur bleue des mots que l’enfant prononce dans le petit texte qui introduit le conte. Le bleu est bien une couleur qui identifie les petits garçons, mais elle est aussi la couleur du ciel, des rêves, de l’habit du Petit Prince. Les quatre bougies sont elles aussi identifiées par des couleurs qui sont, sauf la doré de la Foi, des couleurs primaires : rouge pour l’Amour, bleu pour la Paix et vert pour l’Espérance. La Foi étant une dimension intime, personnelle et spirituelle, on a peut-être voulu la distinguer des autres même par sa couleur. Rome Deguergue utilise des mots colorés même pour les adjectifs qui renvoient aux bougies.

Lou Salmon, auteur des illustrations, ajoute une dimension supplémentaire par rapport au texte écrit, à savoir l’ironie et l’humour. « L’humour me semblait également essentiel car souvent oublié des livres pour enfants : or les enfants cultivent un humour qui enrichit leur imaginaire et le rend parfois délirant », avoue-t-elle dans la note « A propos des illustrations » placée à la afin de l’album. Voilà alors qu’un chien apparaît parmi les illustrations de la page 24 coiffé d’un bonnet à l’orientale et il s’exclame dans une bulle : « Je suis trop beau, moi ! ». A cette observation s’opposent simultanément la remarque du tapis volant sur lequel il est assis : « T’es ridicule, mon vieux ! » et la réponse des bougies vaniteuses, coiffées elles aussi d’un bonnet oriental : « Nous aussi, on est trop belles ! ». C’est un texte dans le texte, non pas une histoire suivie mais plutôt des flashes résumés dans des dessins humoristiques qui enrichissent et amplifient les possibilités de lecture.

Un dernier élément qui concerne les couleurs est l’habillement du petit garçon du conte qui semble coïncider exactement (sauf le bonnet) avec celle d’Elliot, comme à vouloir suggérer qu’Elliot pourrait très bien être le garçon du conte. L’identification suggérée normalement dans les contes, est ici explicitée par les dessins. Les vêtements du garçon du conte reprennent la symbolique des couleurs. Il a des chaussons « bleu-doré », le pyjama rayé rouge, bleu et doré et le bonnet vert. Les couleurs des bougies sont renvoyées sur le garçon qui doit s’habiller métaphoriquement des valeurs que ces couleurs représentent. Mais c’est à la tête, la partie la plus noble du corps, celle qui contient la raison, qui se projette vers l’avenir, qui gère l’engrenage du physique, que revient la couleur verte qui sauve, la couleur du problem-solving, celle de la bougie qui détermine l’happy ending.

Tout l’ouvrage de Rome Deguergue se fonde sur l’interaction avec l’enfant qui lit, s’il sait lire, ou qui regarde le texte, si quelqu’un le lit pour lui. Le livre, objet et sujet, demande au petit lecteur d’entrer en jeu ; il est appelé à tout moment à entrer en relation avec Malou et Elliot. Un exemple évident est le moment où on lui demande, comme à Elliot, de dessiner les quatre bougies et d’inventer, s’il le veut, dans les deux pages blanches qui suivent la fin de la première histoire, un conte nouveau, avec un titre nouveau mais avec les mêmes personnages principaux, Malou et Elliot. Le fait de garder des personnages fixes donne à l’ensemble des contes une cohérence interne qui unifie la lecture, facilite la compréhension et aide à véhiculer les informations.

La pédagogie des mots et les dictionnaires

Penser qu’un conte pour enfants soit seulement une manière de distraire et d’amuser est une vision assez réductive de cet incroyable instrument pédagogique. Ces « réservoirs infinis des formes de langage » qui sont les enfants, selon une définition de Rome Deguergue qui leur dédie une grande partie de son temps et de son activité de sensibilisation à la poésie méritent plus que cela. Sa conviction que l’écriture constitue un laboratoire de création, de recherche sur la langue française en rapport avec la musique, la peinture, les arts plastiques est incarnée dans ce conte. C’est pour cette raison que la dernière partie de l’album propose une appendice qui focalise l’attention des petits lecteurs sur les mots, sans lesquels il serait impossible de donner un sens au conte qu’on vient de lire/écouter.

Les pages ont pour titre Malou, Elliot et les dictionnaires. C’est un titre étrange pour un conte, bien que les dictionnaire entretiennent avec la littérature en général un rapport très étroit, mais souvent mal connu et ignoré. Nous pourrions en effet définir ces pages comme un atelier, ceux auxquels l’auteur est habituée et qui ont pour protagonistes les enfants. Les mots clés du conte (amour, foi, espérance, paix) sont au centre d’une nouvelle aventure de recherche et de signification. Malou et Elliot donnent l’exemple en cherchant le sens de ces mots dans un dictionnaire pour enfants. La thématique des dictionnaires d’apprentissage, le choix de leur nomenclature, le rôle des illustrations et des planches dessinées, la pédagogie de leur utilisation est un sujet très actuel qui fait couler beaucoup d’encre parmi les spécialistes et non spécialistes. Deux éditions du même dictionnaire sont mises en comparaison : l’édition de Mon premier Larousse en couleurs de 1953 et la plus récente édition du même dictionnaire de 1999. Les dernières éditions des dictionnaires d’apprentissage appliquent les méthodes les plus récentes et se mettent au pas pour répondre aux exigences d’enfants qui sont bien plus « éveillés » comme les définit Rome Deguergue par rapport au passé.

La pédagogie proposée pour l’utilisation du dictionnaire prévoit plusieurs stratégies. Tout d’abord, l’utilisation du dictionnaire est considérée comme un jeu et donc, selon les préceptes du delectare et docere, elle peut être source d’apprentissage tout en assurant la  fonction ludique, chère aux jeunes publics. Deuxièmement, elle s’insère dans une tradition disons ‘familiale’ et donc elle est présentée comme un fait absolument naturel. Elliot possède et va utiliser son dictionnaire tout comme sa mamie possédait et utilisait le sien. Il faut remarquer aussi que dans les dessins d’intérieur proposés dans l’album la bibliothèque figure comme un élément central de l’ameublement de la pièce à vivre. Troisièmement le dictionnaire, même s’il s’agit d’un dictionnaire pour enfants et donc qui essaie de suppléer à certains besoins de compréhension par des illustrations  ou par des exemples ciblés, est un instrument difficile à utiliser par les enfants. L’assistance d’un adulte est souhaitée. L’exemple le plus évident est que certains mots ne sont pas présents dans Mon premier Larousse et il faut chercher des synonymes. Pour « amour » qui manque, il faut chercher sous « ami, amie » pour retrouver une signification semblable, pour « foi » il faut aller au mot « croire ». Pour « espérance » le problème est différent : le substantif est absent et il faut chercher le sens sous le verbe « espérer ». Les dictionnaires pour enfant présentent souvent une nomenclature très réduite pour tenir compte des exigences d’épaisseur du volume et de présence des illustrations.

Le dictionnaire est donc un élément d’ouverture, de richesse, qui offre les outils utiles à décliner les différents aspects du réel qui nous entoure. L’interaction est essentielle ici aussi. Le lecteur est appelé à suivre l’exemple d’Elliot et à vérifier le sens des mots dans son dictionnaire. Voici les consignes :

Quelles sont les définitions des mots : amour, paix, foi et espérance que tu as trouvées dans ton dictionnaire pour enfants ?

Et dans celui de ton papa et de ta maman ?

Et dans celui de tes grands-parents ?

Fais-toi aider par un adulte pour les explications différentes, selon les dates d’édition des dictionnaires. Comme Elliot l’a fait en demandant à sa Mamie, Malou.

L’utilisation du dictionnaire est un exercice de création et liberté. Elliot part du conte qu’il a écouté pour aller chercher d’autres mots qu’il associe aux premiers selon des correspondances libres, des associations d’idées sur la base des couleurs, des lettres… Il regarde donc les dessins des quatre saisons. Trois lettres sur quatre des noms des saisons coïncident avec la première lettre des noms des bougies : Paix/Printemps, Automne/Amour, Eté/Espérance, seule la Foi est différente de l’Hiver. Le texte propose aussi des mots colorés pour stimuler le côté visuel du texte. L’élargissement graduel a prévu un passage des mots du conte à des mots liés aux premiers par des associations, ensuite à d’autres mots liés aux deuxièmes par connexion directe.

Malou et Elliot dessinent en effet les quatre saisons à leur manière, « avec des oiseux de saison, des arbres de saison et des temps de saison ». Les dessins de Lou Salmon accompagnent ce parcours avec une scène qui représente le même paysage (celui qu’on peut voir de la fenêtre d’Elliot) en hiver et en été.  Dans chaque dessin figure un oiseau, symbole pour Rome Deguergue, « du fil conducteur qui mène au lieu, à la saison ». Le voyage dans un espace est pour elle, surtout dans sa poésie, pérégrination dans le temps, et l’oiseau migrateur ou sédentaire accompagne ce désir d’intemporalité. Les illustrations constituent une nouvelle entrée dans le texte et engendrent des activités ludiques, ductiles, intergénérationnelles. Il est évident que  tous les éléments de ces dessins correspondent à des mots et que ce travail élargit le lexique du petit Elliot et de tout lecteur qui veut suivre son exemple.

Mais quel type de langue propose cet ouvrage ? C’est l’auteur qui répond : « Le vocabulaire est intentionnellement ‘correct’ afin de tirer l’enfant vers le haut, de le rendre curieux et l’amener à faire des recherches dans des dictionnaires, à utiliser les verbes conjugués au moins dans trois temps de l’indicatif, à utiliser son imagination pour comprendre à sa manière et inventer une suite au conte ». Un projet pédagogique bien défini est donc à la base du parcours de lecture de ce conte. La langue est une langue « correcte » comme l’auteur la définit, mais aussi une langue actuelle, parlée, une langue immédiatement compréhensible par les enfants. Les questions, outils d’interaction, mais aussi les exclamations, les points de suspension, les répétitions (« Oui, Malou, oui ! »), les mots syncopés (« L’adap’ quoi ? »), le onomatopées (« Pssst ! Jeune lecteur… ») tout contribue à créer une ambiance familière pour l’enfant, pour entrer dans son monde d’une manière la plus harmonieuse possible.

Le monde des mots et de leurs définitions fluctuantes qui semble se rallier à l’écrit dans l’atelier concernant les dictionnaires, récupère une dimension orale par les dessins. A la p. 36 Rome Deguergue et Lou Salmon se livrent à une nouvelle expérimentation concernant cette fois-ci la musique. « La musique est un extraordinaire instrument d’analyse du texte »  ; et en effet elles proposent une petite chanson, accompagnée d’une portée contenant des notes qui permettent de reconstituer une mélodie. C’est une véritable intrusion (ironiquement le chien s’exclame : « Elles vont nous piquer la vedette ! »), un excursus dans la dimension magique et sacrée de la musique : là les mots acquièrent une puissance telle qu’ils atteignent directement et sans difficulté l’esprit des plus jeunes. Le conseil des maîtres d’école de jadis était justement d’enseigner par les chansons, pour être sûrs de réussir.  Comme le souligne Béatrice Didier, le chant « est évidemment la forme musicale la plus accessible, la plus commune qui soit». Les consignes en bas de page se soucient de  la dimension suprasegmentale du ton de la voix (« A la dernière strophe […] tu peux élever la voix, la hausser d’un demi-ton (ou plus)…. ») et à la gestualité (les applaudissement qui doivent suivre la chanson) qui témoignent de la joie de vivre et de chanter des enfants ; pour eux tout est amusant et gai.

À la fin de l’ouvrage Elliot s’endort parmi les lettres, les mots, les illustrations de son dictionnaire « de A à Z ». Il s’endort sur le tapis. « Scotché à la lettre ‘ O ‘, comme… comme quoi déjà ? ». L’album de Rome Deguergue se clôt sur une question, symbole de recherche, de contact avec le lecteur, d’encouragement, de vérification, de recommencement. Et l’aventure continue, pour les lecteurs, pour les adultes qui les accompagnent, sur le chemin de l’expérimentation, avec la créativité nécessaire pour transformer et ré-actualiser les contes pour enfants utilisant des outils de support comme les dessins, la musique, les couleurs mais surtout avec une extrême attention portée aux mots, aux dictionnaires, porteurs de sens, pour une langue ‘correcte’ dans un monde qui parle, désormais, très mal.

Concetta Cavallini, chercheuse, traductrice et professeur de langue et littérature françaises à l’Université de Bari, Italie.

Cette communication a fait l’objet des rencontres de l’Université l’Orientale de Naples en 2006 à propos de « l’utilisation des dictionnaires par les écrivains contemporains » et est parue dans l’anthologie de critiques & autres entretiens à propos de l’écriture de R.D. 2003-2013, Schena editore, 2013.

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Notes

1. Concetta Cavallini, « Concordia discors: la ‘prose’ de Rome Deguergue. Exils de soie et Nabel », Special Rome Deguergue, Collection Encres blanches, 1-2, n. 224, décembre 2005, p. 6-7.

2. Rome Deguergue, Exils de soie, Fasano, Schena, 2003.

3. Rome Deguergue, Nabel, Paris, L’Harmattan, 2005.

4. Ex-Odes du jardin, variations & autres collages d’intemporalité, Alain Baudry & Cie, Paris, 2008.

5. Pour ses expérimentations et ses œuvres, Rome Deguergue a obtenu en 2008 le Grand Prix Européen de Poésie et Lettres VIRGILE (distinction qui encourage et distingue un poète francophone européen ayant rendu d’éminents services à la cause de la poésie de langue française, diffusée en Europe), et le Grand Prix de Poésie Fondation Foulon de Vaulx, de l’ Académie de Versailles.

6. Vladimir Propp, Morphologie du conte, Paris, Seuil, 1970.

7. Rome Deguergue, Malou, Elliot et les quatre bougies, illustrations de Lou Salmon, Fasano, Schena Editore, 2008, p. 43.

8. Paul Zumthor, Introduction à la poésie orale, Paris, Seuil, 1983, p. 36.

9. Max Lüthi, Once upon a time. On the Nature of Fairy Tales, New York, FrederickUngar Publishing Co., 1976, p. 26.

10. Rome Deguergue, Malou, Elliot …, cit., p. 13.

11. Rome Deguergue, Vapeurs fugitives. Carmina, Fasano, Schena Editore, 2004, p. 73.

12. Laura Marchetti, « Il femminile nella fiaba », in Il femminile nella fiaba : atti del convegno di Bari, 27-28 gennaio 1989, a cura di L. M., s.l., Arci donna stampa, 1989, p. 14.

13. Rome Deguergue, Malou, Elliot …, cit., p. 17.

14. Jehan Despert, “Rome Deguergue & la poétique du lieu”, Spécial Rome Deguergue. Collection Encres blanches, 2-2, n. 225, décembre 2005, pp. 3-8.

15. Clara Gallini, “Le narratrici del meraviglioso”, in Il femminile nella fiaba …, cit., p. 20.

16. Max Lüthi, « The style of the Fairy Tale », in Once upon a time…, cit., p. 46 et suiv

17.  Ibid., p. 47.

18. Rome Deguergue, Malou, Elliot …, cit., p. 7.

19. Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes des fées, Paris, Laffont, 1976.

20. Rome Deguergue, Malou, Elliot …, cit., p. 41.

21. Cette consigne première n’empêche pas le fait que Rome Deguergue ait nouvellement proposé des consignes un peu différentes dans ses ateliers. En effet, les personnages principaux « Elliot et les quatre bougies » sont maintenus dans leur rôle respectif, alors que l’adulte, guide bienveillant, ici « Malou, » cède sa place à un nouveau personnage : un animal (un lapin, une mouette…) dans le but d’introduire de nouvelles thématiques qu’Elliot et les quatre bougies auront à traiter, ou des problèmes à résoudre. Ainsi, éléments fixes et flexibilité pédagogiques jalonnent-ils cette proposition de création autrement..

22 – de pluies & de saisons – bilingue allemand/français, éditeur En forêt/Im Wald, Rimbach, Allemagne, 2008, p. 2.

23. Lettre de Rome Deguergue à Concetta Cavallini datée du 1er mars 2005.

24. Giovanni Dotoli, Dictionnaire et littérature. Défense et illustration de la langue française du XVIe au XXe siècle, avant-propos d’Alain Rey, Fasano, Schena editore, 2007.

25. Parmi les nombreuses études, nous ne citons, à titre d’exemple, que les suivantes : Josette Rey-Debove, « Dictionnaire d’apprentissage : que dire aux enfants ? », Lexiques, numéro spécial, Le français dans le monde, août-septembre 1989, pp. 18-23 ; Paul Bogaards, « Dictionnaires pédagogiques et apprentissage du vocabulaire », Cahiers de lexicologie, n. 59-II, pp. 93-167 et Jean Binon – Serge Verlinde, « Comment concevoir un dictionnaire d’apprentissage, Le français dans le monde, n. 291, p. 66.

26. Mon premier Larousse en couleurs, par M. Fonteneau et S. Theureau, 1.885 mots, 1.700 tableaux et dessins, 1953.

27. Mon premier Larousse, le dictionnaire des 4-7 ans, 1999.

28. Jean Pruvost, « Les dictionnaires d’apprentissage du français langue maternelle : deux siècles de maturation et quelques paramètres distinctifs », Etudes de linguistique appliquée, n. 116, 1999, p. 435-440.

29. Martyn Back, “Architecture d’un dictionnaire bilingue d’apprentissage”, in L’Architecture du dictionnaire bilingue et le métier du lexicographe. Actes des Journées Italiennes des Dictionnaires, sous la direction de Giovanni Dotoli, Premières Journées (Monopoli, 16-17 avril 2007), Fasano, Schena editore, 2007, p. 70.

30. Rome Deguergue, Malou, Elliot …, cit., p. 35.

31. Ibid., p. 37.

32. Rome Deguergue, Ex-Odes du Jardin. Variations & autres collages d’intemporalité, Paris, Alain Baudry et C.ie, 2008, p. 87.

33. Lettre de Rome Deguergue à Concetta Cavallini, datée du 16 juillet 2008.

34. Rome Deguergue, Malou, Elliot …, cit., p. 7.

35. Michel Butor, L’Utilité poétique, Saulxures, Circé, 1995, p. 44.

36. Béatrice Didier, « La voix et la musique vocale », Rimbaud. Anthologie, textes illustrés par Vincenzo Viti, choisis et édités par Pierre Brunel et Giovanni Dotoli, 150e anniversaire de la naissance du Poète, Fasano, Schena editore, 2004, p. 29.

 

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3. Née « au pays des quatre saisons »

 

Née au « pays des quatre saisons, » selon la phrase du poète sénégalais Alioune Badara Coulibaly à propos d’elle, Rome Deguergue est poétesse nomade, globe-trotter, passeuse de cultures. Le passé, le présent, et l’avenir transitent par sa voix. Chacun de ses « collages d’intemporalité » est un microcosme, un prisme de toutes les cultures et de toutes les langues, un aveugle « ici et maintenant» qui renvoie le lecteur ailleurs. Dans  « …de par la Reine… », le dernier vers de certains poèmes est une invitation indéfinie, « Ailleurs je pensais  je regardais… je rêvais… j’imaginais… je lisais .. je me demandais… ».  Le chronotope réel du poème – une visite des appartements de la Reine et du parc de Versailles devient « cette autre piste palimpseste du chant du temps d’avant, sur laquelle, au rythme coloré des saisons, le promeneur solitaire va et vient, imprime son pas dans le coquillage de la terre au murmure rauque d’océan perdu » (… de par la Reine… 36). S’y ajoute une technique géo-poétique qui consiste à re-lire le paysage dans l’espace et le temps, à se reconnecter avec la nature, à puiser l’inspiration dans les sensations, puis à moissonner les mots. Cette légèreté nomade du verbe et de la pensée complète parfaitement de multiples excursions « dans la couleur du temps. ».

Enfant, Rome Deguergue imaginait le cosmos comme un immense jardin de jeux; adulte, elle en fait le locus de sa lecture multiple de la réalité, gommant les frontières qui lui avaient assigné une position d’outsider et l’avaient rendue otage du passé. L’exil qui résonne en contrepoint à travers toute son oeuvre – encore vif et guéri de l’Histoire, personnel et européen – a surmonté les fractures du vingtième siècle, soit un triple héritage allemand, français, et italien, la division entre est et ouest, et le Mur Atlantique où Rome Deguergue confronte quotidiennement le traumatisme de la deuxième guerre mondiale depuis sa résidence bordelaise. En géo-poète, elle trouve aussi la guérison dans le monde végétal, en particulier celui des jardins qui reflètent l’exil des humains tout en unissant les peuples et les lieux par leur développement organique qui dans ses racines mêmes garde « le souvenir/de graines pérégrines » (En chemin / Unterwegs, 47). Nomade chronique à l’intérieur de son exil, Rome enfant lisait des poètes décodeurs de structures sociales cachées, et des poètes migrateurs tels que Hölderlin et Rimbaud, puis son exil la rendit sensible au prix de la liberté, qu’elle décrit de façon poignante à travers les aventures du clochard de Bordeaux dans le récit « Vue sur Garonne » (Exils de soie, 191).

La fracture linguistique fait écho à la fracture de l’être qui est aussi celle de toute une civilisation. Les dé/reconstructions linguistiques vont aux deux extrêmes du sens, du trivial au profond. Traits d’union, homonymes, et néologismes font entrevoir de nouvelles perspectives.

« Ex-ode » ; « Mal-armé » ; « chaoscosmique » ; « horizocéan » ; « béton/tombé »  ;  « singulierpluriel » ; « illuné » ; « & »,  à la place du traditionnel « et ». Toutefois, ces « collages » de mots érudits et de colloquialismes forment un jeu synaptique et guérisseur. Évoquant les fêtes galantes de Versailles, Rome Deguergue écrit : « Fêtes où l’amour à longs flots déverse le plaisir du désir sans cesse renouvelé d’y perdre la tête, anonyme ou célèbre » (…de par la Reine... 26). La guérison se fait également par la lecture simultanée d’un texte en plusieurs langues. Récemment, Rome Deguergue a publié deux volumes bilingues de variations sur les Ex-odes du jardin, l’un avec des traductions italiennes et l’autre avec les excellentes traductions allemandes de Rüdiger Fischer. Son prochain volume sera publié en plus de dix langues, dont l’italien, l’espagnol, le slovaque, l’anglais, le polonais, l’allemand, le portugais, le grec, le russe, le roumain, le japonais, et l’albanais. Enfin, consciente de l’impact de la technologie sur le langage, Rome s’émerveille de sa transhumance générationelle qui, tout en conquérant l’analphabétisme, donne naissance à « des mini-mots, textos, SMS, en langage/codage pré-écrits T9 ? » (Nabel, 85). Ce mode de communication, qui a déjà acquis statut littéraire au Japon, ne permet ni la digression, ni la rêverie, ni l’imagination, créant de ce fait une « Amnésie juvénile universelle» (Nabel, 188) – une image gombroviczienne résolument post-moderniste. Loin de baisser les bras, Rome Deguergue propose la coexistence linguistique pacifique, car sa conscience du renouvellement continu des langues et de leurs influences réciproques l’assure du pouvoir des mots.

À travers son œuvre écrite comme à travers ses ateliers de poésie, elle aide les jeunes lecteurs, dans lesquels elle trouve une réserve infinie de formes linguistiques, à redécouvrir le plaisir des mots. L’écriture pour Rome Deguergue est un laboratoire de création, un recherche linguistique, une collaboration entre tous les arts. De plus, c’est un acte de partage, à travers la création d’une ample mosaïque poétique qui devient symbole de réconciliation, de tolérance, d’ouverture linguistique et culturelle. Les adversaires du multi-culturalisme qui lui font le reproche de détruire les identités culturelles distinctes, oublient que sa démarche d’écriture n’est pas seulement inévitable, elle est la trame même de la création – et ceci depuis l’aube des temps, de l’usage du syllabaire kana par les Japonaises jusqu’aux créations shakespeariennes. Réinventant la trame du métier, Rome Deguergue transgresse une fois de plus les conventions établies en montrant l’envers de sa toile. Ainsi elle inclut dans ses œuvres d’assez longs « après-textes » dans lesquels elle cite les poètes qui l’ont influencée, décodant ses pérégrinations, épaississant l’acte d’écrire, et lui niant toute valeur linéaire à sens unique. Ce parcours « en boucle, » cette répétitivité potentielle confère à ses textes un caractère organique, organisant, et organisé.

C’est ainsi que Rome Deguergue fait le « ménage» de la littérature, ce dans quoi certains verront l’esquisse d’une nouvelle querelle entre les Anciens et les Modernes. Transgression supplémentaire, Rome Deguergue s’essaie à divers styles, souvent simultanément : romans, récits, poèmes, essais, et un conte pour enfants, « Malou, Elliot & les quatre bougies ». Centré autour du thème des quatre bougies de l’Avent, ce récit met en scène une Grand-mère et son petit-fils. Chef d’orchestre, narratrice, metteur en scène, institutrice, et actrice d’un texte qui s’anime, se joue comme une pièce de théâtre, et devient prétexte à étudier, puis à créer, la Grand-mère initie l’enfant au contexte magique de l’histoire et au sens caché des mots et des symboles. La Narratrice lit le conte dont elle a choisi les illustrations, en particulier les quatre couleurs primaires, rouge, bleu, vert, et or, puis elle donne à l’enfant une série de définitions, le fait rire à coups de dessins, et enfin l’invite à chanter, à composer un couplet et à écrire son propre conte. « Malou, Elliot & les quatre bougies » apprend à apprendre, en commençant par le plaisir artistique et en construisant une œuvre ouverte. C’est là une vraie littérature féminine dans sa richesse ininterrompue, et dans la continuité des actes de réflexion et d’action. Offrant ainsi un espace méditatif à ses jeunes lecteurs, Rome Deguergue les guide sans les couler dans un moule. Elle affirme le pouvoir du dialogue entre communication orale et écrite grâce à une promenade multi-sensorielle et interactive à travers les sons, les mots, les images, les couleurs, et l’humour, promenade qui redonne au langage les pouvoirs magiques et sacrés qu’il possédait dans les sociétés pré-littéraires.

L’originalité de l’œuvre de Rome Deguergue a été reconnue par une parade quasiment ininterrompue de récompenses littéraires qui témoignent de son influence régionale, nationale, et internationale: plusieurs prix de l’Association universitaire ARDUA 2002, 2005, et 2008 (Ville de Bordeaux), Prix Marisa Borrini 2003 (Ville de Bergerac), Prix Marcel Beguey 2005 (Société des Amis de la Poésie de la ville de Bergerac), Prix du Roman 2006 (Association Arts et Lettres de France), Trophée Michel de Montaigne 2007 (Centre Européen de Promotion des Arts et des Lettres de Thionville), Grand Prix André Foulon de Vaulx 2008 (Fondation de l’Académie des Sciences Morales, Humaines et Littéraires de la Ville de Versailles), Prix Virgile 2008 pour la totalité de son œuvre et son engagement pour la poésie (Cénacle Européen des Lettres et des Arts), et enfin, en juin 2009, Grand Prix de la Société des Poètes Français. À l’heure où la poésie ne se vend plus – dixeunt les tambours publicitaires, Rome Deguergue apporte une nouvelle énergie à la scène littéraire européenne.

Alice Catherine Carls, Historienne, chercheuse, traductrice, professeur à l’université du Tennessee at Martin, USA.

 

Critique littéraire parue dans le n° 46 de la revue POÉSIE PREMIÈRE 06 /2010 et dans le magazine littéraire, WORLD LITERATURE TODAY, USA.

 

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4. NABEL : « Langue une & plurielle »

Toutes les langues de l’homme auront réintégré la proximité transparente de l’idiome perdu que parlaient aux origines Dieu et Adam. George Steiner, Après Babel

 

NABEL, l’intrigant titre de ce recueil, à mi-chemin entre prose et poésie, est l’acronyme de « Nous Avons Bu l’Eau de la Lune », comme le révèle le narrateur à la dernière page du livre. Le titre séduit le lecteur ignorant par son originalité et manifeste, dès l’incipit de l’oeuvre, la volonté de l’auteur de jouer avec la langue, de la dé-composer, de la chercher et de s’y chercher, en suivant le cours du « fleuve improbable » de sa pensée. Cet assemblage de mots rivés les uns aux autres, ces « étincelles » de lumière balisent les chemins du kosmos clair-obscur de l’écriture de Rome Deguergue, et font naître une multitude d’images, d’impressions-réflexes d’une certaine vision du monde. « Les mots qui s’alignent filent et défilent se couchent se croisent et se téléscopent sur l’écran de l’ordinateur miroir fidèle de son [de la protagoniste] regard troublé. »

De mère allemande italienne et de père français, Rome Deguergue est le prototype d’un écrivain polyglotte, errant entre plusieurs langues et cultures. Sa sensibilité et son attention particulière envers la langue française, sa langue d’adoption, semblent être majeures à cause de son regard extérieur celui d’un « exilé du langage maternel » ; elles sont perceptibles autant dans sa poésie, que dans cette expérience littéraire singulière représentée par NABEL.

Ce texte, écrit dans une langue riche et soignée, est, en effet, peuplé d’expressions idiomatiques, de régionalismes et de mots décomposés qui mettent en évidence la recherche étymologique de l’auteur, désireux de redonner au mot sa transparence originaire. Cependant, les éléments ludiques – anticipés déjà dans le titre – n’y manquent pas : des jeux de mots, des mots enchaînés, des expressions de la langue quotidienne, de l’argot, des abréviations et même des onomatopées.

Parallèlement au sujet du livre, l’histoire d’une rencontre foudroyante entre un homme et une femme, qui partagent leur passion, leur langue, leur amour pour la poésie et leurs rêves dans une rare symbiose spirituelle et charnelle, se développe une réflexion, apparemment spontanée, de la protagoniste, sur l’acte d’écrire « Écrire S’écrire c’est pour moi comme suivre le cour improbable qui finit par se jeter plutôt dans l’Océan qu’ailleurs Là ne réside pas de finalité Il n’est pas de livre pas de recueil de correspondance d’article ou essai achevés ».

 La figure de l’interlocuteur principal, le médecin-poète italien Michele, devient de plus en plus pâle et nuancée. Parfois, il sert de prétexte pour un dialogue entre le rêve et le moi de la femme-protagoniste, elle aussi poète, qui prend souvent la place du narrateur extradiégétique pour donner libre cours aux réminiscences de sa « pérégrination terrestre », pour s’abandonner à l’analyse des différents palimpsestes littéraires ainsi qu’à des réflexions sur l’écriture en général et sur des nouvelles techniques de communication.

 Sur le plan typographique, différents caractères et de nombreux signes graphiques, y compris des astérisques et des icônes du langage informatique perturbent la disposition non linéaire du texte, en lui conférant un certain caractère de post-modernité, d’actualité ou plus précisément d’avant-garde. Cependant, Rome Deguergue ne renonce pas à la construction spontanée et instinctive de la phrase. Les signes de ponctuation, tels virgule et point disparaissent la plupart du temps comme jugés superflus ou inutiles au débit verbal, naturel et réflexif. L’objet d’une quête s’impose peu à peu entre les lignes de ce texte qui semble se présenter comme une œuvre unifiée, œuvre dont le flux irrépressible de l’écriture qui pense, révèle un nouveau texte caché proposant de nombreuses digressions au cours de la lecture, comme un appel d’ouverture sur de brusques envols interprétatifs. En tant qu’héritière de la méfiance et du silence fracassant Hölderlinnien, elle s’interroge indirectement sur les possibilités expressives du langage. Elle expérimente, innove et modèle la langue, s’y impose par la création de mots inventés, dont plusieurs sont créés eux aussi, par union de deux paroles, c’est-à-dire par télescopage, comme chaoscosmos, dés-espérance, géo-poète, ex-ode, conscience bouleversifiée, horizocéan. Ces néologismes, dont on propose ici quelques exemples, enrichissent sa langue littéraire et, sûrement la langue à venir, en contribuant à lui donner, malgré l’apparente discordance, une certaine unité sémantique.

 Dans la tentative de défier les limites du langage, Rome Deguergue anime son écriture par une hétérogénéité de registres et introduit dans le texte différentes langues, toutes faisant partie de son vécu personnel. Son français, en effet, est métissé par une pluralité de langues, tels l’allemand, l’anglais, l’espagnol, l’italien et même le latin. Cependant, les mots étrangers, souvent traduits, au moins partiellement, ne troublent pas vraiment le texte qui gagne, au contraire, en sonorité nouvelle et musicalité diverses.

 S’il est vrai, comme l’affirme Georges Steiner, que ce n’est pas « l’homme qui crée le langage mais le langage qui crée l’homme », cette femme/écrivain incarne ce que l’on pourrait définir une croisée multiculturelle ; elle possède une conscience unitaire, européenne telle que la revendique la protagoniste, homonyme de l’écrivain dans l’œuvre : « […] je me sens Européenne avant d’être Française ».

 Dans ce chaoscosmos d’idées, de visions et de rêves, dans ce monde babélique de langues et de voix – auquel le titre renvoie indirectement par le jeu de mots NABEL/Babel – le poète se raconte, se rêve. Il élimine ainsi les barrières internes à l’écriture, les virgules et les points, et fait co-exister les langues dont la pluralité d’échos devient une langue unique, dans le sens de langue universelle, langue première et originaire comme l’est chaque langue créative, la langue de l’écriture poétique. C’est comme si cette femme-écrivain, issue d’un contexte familial plurilingue et marquée par de nombreux voyages entrepris au cours de son existence, cherchait à récupérer l’unité perdue du signifié après le désastre biblique/linguistique de Babel, et à re-composer de manière illusoire le chaos initial du monde. Le devoir – ou mieux – le désir de tout poète/écrivain est, en effet, celui d’unir les débris d’une langue commune dans l’espoir de retrouver la Ur-Sprache, une langue transparente et limpide, qui serait la sienne, mais aussi celle de tout le monde, à travers laquelle toucher l’Univers et l’Absolu et exprimer, comme le déclare la protagoniste du livre, « les accords de [son] intériorité suprasensible au contact de la réalité ».

 Avec le même désir d’unité, le désir de L’UN, s’achève le livre (sans point final) ; L’UN comme le livre, un et absolu, dont NABEL n’est qu’une vision partielle bien qu’indispensable; L’UN comme la seul façon de « de combler […] [le] désir manque & vide ». 

 En effet, les deux protagonistes de NABEL, les amants de cultures différentes mais de pareils goûts littéraires, comblent leurs manques à travers leurs présences réciproques, et ils cherchent en même temps à se fondre dans une symbiose presque maternelle, à la recherche d’une autre unité, unité première, psychanalytique, l’unité d’avant-création, ce qui semble être exprimé par l’acronyme initial même : « Boire l’eau de la lune » (p. 115).

 Les Indiens ne croyaient-ils pas que les rayons de chaque nouvelle lune avaient le pouvoir de leur prodiguer une ‘eau’ purificatrice dispensant harmonie et vitalité ?  Ne faut-il pas reconnaître dans la symbologie de la lune, et son homophone l’une, le principe féminin et l’unité absolue représentée par la grande Mère/Nature, les deux majeures inspiratrices et métaphores du pouvoir créatif d’un écrivain ? On peut réellement le penser, car c’est justement le pouvoir créatif, l’écriture, le moyen à travers lequel Rome Deguergue, de la même manière que Tahar Ben Jelloun, désire « coupe[r] une tranche de [son] insuffisance pour compléter – de façon purement illusoire – le manque de l’autre. » et de l’approcher.

 Jana Almanovà, professeur de langue et littérature françaises, chercheuse et traductrice, Université de Naples.

Article paru dans l’anthologie de critiques & autres entretiens à propos de l’écriture de R.D. 2033-2013, Schena editore, 2013.

Notes

(1) : Poème, Éclats de scribe, dans le recueil Vapeurs Fugitives, 56

Rome Deguergue, NABEL, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 14.

Ibid., p. 28.

Nous avons pu remarquer que la grande partie du lexique utilisé dans NABEL concerne le même champ sémantique et notionnel celui de la nature, géologie, cosmologie, tous liés au concept de la géo-poésie, ‘petite sœur réflexive’ de la Géopoésie, en un seul mot ? En effet, Rome Deguergue n’est pas sans connaître et apprécier les activités de l’Institut de Géopoétique créé par le professeur, poète, écrivain écossais, Kenneth White, puisqu’elle en est membre.

Georges Steiner, Après Babel, Paris, Albin Michel, 1975, p. 22. 

Rome Deguergue, NABEL, cit., p. 49.

Ibid., p. 42.

Nous nous référons à l’incipit de NABEL où Rome Deguergue reprend la citation de Borges : « Tous les livres vont vers ‘le’ livre, l’ unique et absolu ».

Ibid., p. 115.

Ibid.

Tahar Ben Jelloun, Postface/L’écriture (Cicatrices du soleil), in Poésie complète (1966-1995), Paris, Seuil, 1995, p. 100. 1ère édition 1972.

Exils de soie est public chez Schena (Italie) en 2003 tandis que Nabel est publié chez L’Harmattan en 2005.

“Aujourd’hui POÈME”, n. 62, p. 14.

L’auteur explique qu’il s’agit d’un acronyme pour Nous Avons Bu l’Eau de la Lune (Nabel, p. 115).

Montaigne, Les Essais, édition P. Villey, Paris, Puf, 1992, I, 26, p. 152 : « Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur […] ».

Nabel, p. 117.

Cahiers de Poèmes n° 67, automne 2002 du secteur Écriture et Poésie du GFEN

Freud & la langue allemande G.A. Goldschmidt Buchet /Chastel.

 

 

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5. Ode pour un jardin à renaître

 

« Garonne, je mêlerai tes eaux à celles du Neckar ». R.D. in Accents de Garonne, Schena éditore 2004

 

Pour chaque créature humaine, l’exil constitue une seconde nature. À moins, qu’il n’en soit la condition première. Tôt ou tard, on finit par prendre conscience que l’on est toujours un déporté, un « déraciné » eût dit Barrès. Sans doute, cet arrachement ne concerne pas fatalement un lieu – une terre, une demeure – mais de façon inéluctable, une part de son être, une saison de la vie. Sa propre enfance, d’abord ; et aussi, avec plus encore de cruauté, les êtres qui nous sont chers, et ceux-là, d’abord, qui nous ont portés au monde.

   En ce sens, nous sommes – ou serons tous – des exilés de l’intérieur. Constat inéluctable mais non moins intolérable d’où procède une obsession mémoriale, elle-même matrice de ce cri apprivoisé que, faute de meilleur terme, l’on baptisera « une œuvre ». Cette parole dite comme en réponse à une parole donnée prise au pied de la lettre. Ce revécu ou ce « survécu » qui, peu à peu, deviendra notre seule réalité, basée sur cela même qui peut paraître éminemment périssable, éphémère mais n’en constitue que davantage le plus sûr gage de notre présence au monde : « au bord du temps, il ne reste que la mémoire de l’instant ».

   La déchirure isolant la conscience aiguë, sensible, sensuelle même d’un présent omniprésent de ce passé qui se refuse obstinément à devenir le dépassé, le révolu, telle est la blessure intime, dont chez Rome Deguergue, la poésie surgira, avec la violence irrépressible d’une source. Née d’un père français et d’une mère allemande, transplantée dès sa prime enfance dans le terreau aquitain, elle ne se résoudra jamais à la coexistence, en elle, d’un bi-culturalisme pacifiant et, à bien des égards, enrichissant. À son enfance brûlée vive, elle tient pour sacrilège de dédier l’harmonieux lamento d’une « pavane pour une infante défunte ». Contre toutes les règles, elle va se refuser à l’ensevelir une fois pour toutes en quelque herbier sentimental : elle entend la garder vivace, brûlante, aux aguets. Intransigeante et, au besoin, conflictuelle avec la femme « pérégrine » qu’elle est devenue, par profession, par griserie au parfum de la rose des vents. Connaître, c’est aussi co-naître, renaître, se réinventer soi-même au frôlement d’horizons inconnus.

    Pourtant elle sait qu’à céder à une perpétuelle fuite, succomber à la tentation d’un exténuant cosmopolitisme, le risque s’accroît de disperser sa propre identité, sinon de perdre son âme. Seul viatique envisageable : la Poésie. La véritable, l’exigeante Poésie vouée au ressourcement, à l’approfondissement de l’être et non point au complaisant bercement d’un insatiable ego. Bref, une manière d’ascèse. En ce dessein, elle va se forger une écriture incantatoire, habitée par la parole, certes, mais surtout le souffle, la gutturalité du cri et la tendresse de la mélopée. « Écrire comme forme de prière », notait, Kafka en son Journal.

   Nous sommes, ici, immergés au cœur de ce projet incroyable, de ce pari fondé sur l’impossible, spécifiquement féminin en son essence. Écrire de tout son corps, de tout son être, esprit et chair mêlés, amalgamés, indissociables. Car, à ce degré de dépouillement, l’écriture se doit de devenir résurrectionnelle, car telle est sa suprême légitimité.

   Pour cela, la présence de l’Enfant, la petite Antigone sagace et dure s’avère d’indispensable recours. Ce n’est plus un envol, mais un âpre creusement, une percée obstinée vers la lumière : « Histoires d’une histoire passée à se demander pourquoi. À tomber. Se relever. Ramper. Trembler ». Cela même « qu’imagine l’enfant dans sa tête traversée du timbre rauque : fureur, terreur des voix des grands ». Il y a là comme un désapprentissage – matérialisé sur le papier par l’utilisation de mots transformés, transmutés, disloqués, inarticulés, comme jaillis d’une gorge serrée, parfois même d’onomatopées, comme dans les mauvais rêves. Des mots orphelins, vierges, inapprivoisés. Mais capables de griffer les murs, de lézarder le silence complice.

   C’est qu’il ne s’agit pas, ici, d’attendrissement égotiste. Il s’agit de sauver sa peau, de percer l’interdit d’un non-dit, celui des monuments votifs et des stèles funéraires. De « pousser la grille dans un geste où la parole manque ». Le seul mot de passe, demeure le souffle fondateur. Cette voix qui a précédé la parole. Ce Verbe à peine incarné.

   Dès lors, tout s’engouffre par la brèche, jusqu’au flux d’une ante-mémoire où se scandent, s’interpénètrent les échos d’un non-vécu – entrechoquement de wagons scellés, plaintes de corps stigmatisés… On peut encore témoigner en pressentant l’indicible, en revivant l’impensable.

   Poésie (au sens de poïèse) n’est pas, n’est plus « poétique ». En ce rituel quasi médiumnique le papier n’est là qu’au dessein de boire, comme le sable la pluie, les paroles éteintes, retenir – si peu que ce soit – les formes évanouies. Passerelle lancée vers une autre rive. Un peu comme la surface neutre d’une bande enregistrée, la plaque sensible d’une pellicule photographique, le jeu d’ombres et de lueurs d’une radiographie. Atteindre avec des moyens dérisoires, un certain invisible, un indicible, un inconcevable que l’enfant, déjà, en son ignorance étoilée, savait réels. Dont il est l’unique témoin rescapé – si toutefois on ne l’a pas bâillonné ou, pis encore, embaumé sous de pieuses bandelettes. Faire entendre le cri salvateur que lance vers nous, distingués « amateurs d’art », la bouche muette peinte par Munch. Ce Cri qui littéralement crève la toile.

   Tout est parti d’un Jardin, d’un Eden : la faute inexplicable, celle dont nous ignorons le sens mais qu’on nous assure inexpiable. L’ivresse d’être au monde. Et, aussitôt, le bannissement, l’exil. L’exode.

   L’exode, oui. Mais, surtout l’ex-ode. Car révolu est le recours résigné à l’élégie, à la complainte. La Poésie n’a de légitimité que dans la mesure où elle provoque. C’est son ultime raison d’être. En affleurant la cassure, mais aussi, le trait d’union qu’elle pressent au centre de cette malédiction biblique, – tragiquement explosée, en notre siècle, « par les quatre horizons qui crucifient le monde », Rome Deguergue suggère, d’emblée le propos de son entreprise : à l’Arbre de la Connaissance foudroyé par on ne sait quel courroux zénithal – peut-être divin, peut-être diabolique (là n’est plus la question), il s’agit de restituer son innocence, sa vêture de feuillage, son parfum de fruit : « Un arbre dénudé, désespéré (…) Il n’est plus l’arbre-sauveur, dont est faite la croix du Fils ». Réconcilier l’Arbre du Bien et du Mal avec la compatissante touffeur de la Nuit des Oliviers, ce cœur des ténèbres où le Fils de Dieu redevient le Fils de l’Homme. Notre semblable. Notre frère.

   Est-ce seulement concevable ? Tout a commencé dans un Jardin. Tout se doit d’y renaître.

   Ainsi, sous un baroquisme apparent, par delà une inextinguible inventivité formelle, perce « comme une prière adressée au Ciel qui se tait ».

   Osons le mot : il émane, de la parole de Rome Deguergue, une forme de mysticisme incarné qui, certes, ne doit rien à la méditation théologique. Bien plutôt une soif, un désir – soif de la source, désir de l’être. Désir d’être.

  « Vivo sin vivir en mi. Y tan alta vida espero, que muero porque no muero ». L’appel, à déchirer la voûte céleste, d’une Thérèse d’Avila n’est pas si éteint que le signe, ici, n’en puisse recueillir l’écho.

   Que vaut une prière du bout des lèvres, qui ne serait pas un appel jailli du tréfonds des entrailles ? Une prière aussi violente qu’un enfantement ? Une prière – fut-elle balbutiée – qui ne ressusciterait pas les « voyelles de l’enfance laissée en jachère » ? Incapable de renouveler « le signe de la croix que les doigts de la mère traçaient sur son front apeuré, humblement offert » ? « Saisir le cri mutique ». Tout est là. Tant de prédications, si éloquentes soient-elles, sont muettes. Retour à la brûlure noire dans la toile de Munch.

   Ainsi, par on ne sait quelle intuitive ferveur, cette jeune femme atteint-elle à la quintessence même de la fonction poétique. Le stigmate noir des mots écrits se fait partition d’une musique incantatoire dont le lecteur, pour peu qu’il s’y abandonne, ressent, comme monté du fond même de son être, l’impalpable envoûtement.

    Garonne, Neckar… Endormi le murmure des sources, de leurs eaux mêlées peuvent encore sourdre les grands estuaires…

   Arrêtons-là ces notes marginales. On l’aura vite mesuré, franchi un préambule sans doute inutile.

   « Il est bien long – soupirez-vous – l’espace jusqu’à l’âge de femme ». Point si long, Rome, puisque pour retrouver l’enfance insomnieuse au creux de soi, il suffit de « tendre la main comme on lance une flèche dans l’air du temps d’avant ».

    Permanence du Jardin, lieu de toutes les germinations, de toutes les résurgences, de toutes les floraisons. Seulement nous ne le savons pas, ou nous l’avons oublié. Et la petite Marie de Magdala elle-même, détournant son regard obscurci par le creux vide dans la roche, entrevoyant, sous les branches, la silhouette claire du Ressuscité, « le prit d’abord, nous dit saint Jean, pour le jardinier ».

   Rien n’est révélé qui ne soit, d’abord, vécu. À ce seul prix, l’ex-ode peut, enfin, redevenir ode pour un jardin à renaître.

 Michel Suffran, médecin, écrivain, essayiste, poète et dramaturge, Bordeaux

Préface aux Ex-Odes du Jardin, Variations… 2e volet de la trilogie.

 

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6. La notion de mémoire collective

 

Ex-Odes du Jardin met en question la notion de mémoire collective au bénéfice d’une vision d’expérience sensible, celle de la mémoire personnellement vécue. Exil il y a eu et jamais il ne s’effacera complètement. Les eaux du Neckar auront beau être mêlées à celles de la Garonne, elles ne le seront que symboliquement. Au fond, resteront intacts, si l’on peut dire, les exilés de l’intérieur.

Père français, mère allemande : quel sera le cri de la femme devenue ? Comment défaire le bâillon ? Comment vivre, éternelle question de qui vit, survit, face aux autres et, si possible, avec les autres. Comment retrouver un véritable jardin, lieu de naissance et promesse de mue de l’ex-ode en ode ?

Rome Deguergue répond d’abord par des poèmes qui forment la première partie de son recueil : Jardins de marbre & de feu où, en premier lieu, règnent Nuit & Brouillard sur un kaléidoscope brisé, jardin de mort, jardin de Barbarie qui dit Aus avant même qu’il ne soit abordé, lieu/non-lieu comme le dit Brice Petit dans Le Paysage de la langue (éditions Grèges), jardin néant, jardin chaos dans lequel seule l’écriture sera amie.

Et elle continue avec Jardins d’enfance & du grandir puisque se déroule, malgré tout, la vie qu’accompagne un souffle de mémoire contre l’oubli. Et commence par parler ciel, parler pierre, herbe et vent mais gare au Mal à l’herbe d’origine ! Le silence, beauté violente, seul […] répond.

Puis les Jardins des pourquoi & de l’amour, ceux de pluies & de saisons, et surtout retour à Arcachon Andenken, dans la douce absence du murmure des hommes.

La deuxième grande partie du livre de Rome Deguergue est consacrée à une réflexion sur ces textes et leur écriture. L’enfant fut stratifiée. Dans quelle langue fut-il plus facile de sentir, de parler, de vivre ? La question posée contient en elle-même la réponse. Il y a eu une sorte de handicap de l’oralité. Et ce sont les voyages, les sensations éprouvées qui auront permis de poursuivre dans une verticalité toute approximative, ces ex-odes qui doivent libérer des chaînes. Et le choix de la langue reconnue apportera le plaisir, apaisera la force du tourment intérieur.

Du verbe pluriel, du métissage de langues, émergera une écriture axée sur la mémoire, les mémoires, la langue, les langues. Une écriture européenne finalement, mieux encore une écriture humaine – dans le cosmos, d’une vraie vie/vie rêvée, promesse d’expérience. Et de partage.

Autres regards pérégrins (troisième partie de cet ouvrage), citations choisies d’écrivains accompagnateurs de vie, clôt ce volume destiné à dépasser la tristesse traversière, continuer à en finir avec l’avant et atteindre une nécessaire sérénité.

Jacqueline Starer, auteure, traductrice.

Recension parue dans Le Journal des Poètes, Belgique 2008.

 

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7. Couleurs et rêves de la femme arlequine
de Rome Deguergue, Ed. Alain Baudry et Cie, 2011

Appétence pour le verbe en jachère, les jeux de lettres, la caresse des oxymores, le génie des mots, les contrastes de silences immanents, la palette enchantée d’un peintre dont l’oiseau perce la toile et s’envole. Découvrir ce recueil, c’est prendre le risque d’être ébloui par une sensualité démâtée, happé par le vertige de rites solaires, cloué sur un arc-en-ciel d’images.

Car la femme arlequine d’Henri Matisse est une et multiple, dans la pérennité et dans l’absence, dans le désir et le saisissement de corps à cœurs. Elle est kaléidoscope, caresse verticale, jeu de regards, facettes de lumière, ruissellements dévorés par le pinceau. Ah ! (comme dirait l’auteur en éclat d’ingénuité). Mais avant tout, voici une ode à l’amour ! Tantôt Odalisque, tantôt femme matador nue / renversée par le taureau / près du flanc écorché / de mon cheval je compte / mes cicatrices mes plaies / muettes que laboure l’énigme / de la femme qui pleure. Le je prend le pouvoir. Charnel et androgyne, il est multiple dans l’offrande et la tension gémellaire, dans cet espace creux (…) qui oscille entre fantasme, griserie et assouvissement. Eros et Thanatos, passion et vide, sang et carcan.

Cette prose poétique, prégnante d’érotisme subtile, se mire dans une traduction en allemand de Rüdiger Fischer. Deguergue est elle-même issue de plusieurs cultures, emprunte au monde germanique des mots composés qu’elle triture et dont elle nous fait offrande. Michel Bénard souligne, dans sa préface, ce métissage (…) où l’âme analytique et la philosophie allemande se mêlent à la liberté et à l’imaginaire de l’esprit primesautier français. Parfois, l’ambiguïté suggestive d’un donne-moi ta langue porte davantage que le gib mir deine Sprache (Zunge ?). Parfois, l’idiome d’Outre-Rhin a une douceur supérieure à celui de Molière : eine Pflaumenblüte semble plus musicale qu’une fleur de prunier. Complémentarité d’harmonies chez Rome, citoyenne de la terre.

Mais, comme dans plusieurs ouvrages de cet auteur atypique que l’existence a conduit d’Arabie en Iran, des USA en Italie, comme dans Exils de soie, Ex-Odes du Jardin ou Nabel, on retrouve, au-delà des passions, l’hydre du souvenir, l’insolence de la vie sans lui : présence hiératique de son père, plénitude d’un partage dans la permanence d’une fidélité filiale. Communion dans l’inachevé, tentation d’un attends ! je te rejoins. Ce père est symbole d’une souffrance christique où l’Europe fut déchirée durant la guerre, requiem d’une ostalgie, marche pacifique vers l’union des peuples.

Et la femme arlequine de nous donner, à la fin de ce recueil, en une manière d’énumération à la Prévert ou de collage sur papier fort, un cortège tutélaire où défilent Marie-Madeleine, Antigone, Carmen, Aliénor et Andromaque.

Tel un ange (…) porteur de l’énigme (…) libérateur de tyrannie (…) une et plurielle (…) pacifiante et pacifiée, Deguergue nous confie les sept clefs d’or de son paradis. Et la seule formule magique qui les résume : celle d’une tolérance imprégnée d’Amour.

Claude Luezior
Poète, écrivain suisse, 2011

FARBEN UND TRÄUME DER HARLEKINFRAU

von Rome Deguergue, Ed. Alain Baudry et Cie, 2o11

Traduction / Übersetzung (des poèmes du recueil et de la recension de Claude Luezior / Kritik), par Rüdiger FISCHER, éditeur de VERLAG IM WALD / EN CHEMIN, Allemagne

Lust am wildwuchernden Wort, an Buchstabenspielen, an der Liebkosung der Oxymora, dem Genie der Wörter, den Kontrasten zwischen immanenten Formen der Stille, der verzauberten Palette eines Malers, dessen Vogel die Leinwand durchsticht und fortfliegt. Diesen Gedichtband entdecken heißt Gefahr laufen, von einer freien Sinnlichkeit geblendet, vom Taumel der Sonnenriten verschlungen, auf einen Regenbogen der Bilder versetzt zu werden.

Denn Henri Matisses Harlekinfrau ist eine und vielfach in Fortdauer und Ferne, im Sehnen und Ergriffensein von Körpern und Herzen. Sie ist Kaleidoskop, senkrechte Liebkosung, Spiel der Blicke, der Lichtfacetten, vom Pinsel verschlungenes Triefen.

Ah! (wie die Autorin in aller Arglosigkeit ausrufen würde) Dies ist aber vor allem eine Ode an die Liebe! Mal Odaliske, mal nackte Matadorin, / vom Stier zu Boden geworfen, / neben der geschundenen Flanke / meines Pferdes zähle ich / meine Narben, meine stummen / Wunden, die aufreißt das Rätsel / der weinenden Frau. Das Ich ergreift die Macht. Es ist körperlich und androgyn, vielfach in gegenseitiger Hingabe und Spannung, im befreiten Raum zwischen Wunschbild und Taumel und Stillung. Eros und Thanatos, Leidenschaft und Leere, Blut und Beengung.

Diese poetische Prosa, durchtränkt von subtiler Erotik, spiegelt sich in der deutschen Übersetzung Rüdiger Fischers. Deguergue stammt selber aus mehreren Kulturen, entlehnt der germanischen Welt zusammengesetzte Wörter, die sie zerreibt und uns schenkt. In seinem Vorwort unterstreicht Michel Bénard diese Mischung, wo sich das analytische, philosophische Denken der deutschen Seele einerseits und die Fantasie und die Vorstellungskraft des impulsiven französischen Geistes vermengen. Manchmal beinhaltet die suggestive Zweideutigkeit eines donne-moi ta langue mehr als gib mir deine Sprache (Zunge?). Manchmal ist die Sprache von jenseits des Rheins süßer als die Molières: eine Pflaumenblüte scheint musikalischer als eine fleur de prunier. So ergänzen sich die Harmonien bei Rome, der Erdenbürgerin.

Aber wie in mehreren Werken dieser untypischen Autorin, die das Leben von Arabien in den Iran, von den USA nach Italien geführt hat, wie in Exils de soie, in Ex-Odes du Jardin oder Nabel, findet man jenseits der Leidenschaften die Hydra der Erinnerungen, die Unverschämtheit des Lebens ohne ihn: die feierliche Gegenwart ihres Vaters, die Fülle des Teilens in der fortdauernden Treue der Tochter. Einssein im Unvollendeten, Versuchung des Warte, ich komm mit dir. Dieser Vater ist das Symbol eines christlichen Leidens am Zerreißen Europas im Krieg, Requiem einer Ostalgie, Friedensmarsch hin zur Einigung der Völker.

Und am Schluß dieses Bandes gibt uns die Harlekinfrau in einer Art von Aufzählung im Stil von Préverts Cortège oder einer Collage auf Kartonpapier einen Aufzug von schützenden Figuren wie Maria Magdalena, Antigone, Carmen, Eleonore und Andromache.

Wie ein Engel (…), Träger des Rätsels (…), Befreier von der Tyrannei, vertraut uns Deguergue, eine und vielfach, Frieden schaffend und befriedet, die sieben Schlüssel ihres Paradieses an. Und die einzige Zauberformel, die sie zusammenfaßt, ist die einer von Liebe durchdrungenen Toleranz.

Claude Luezior

8. La plume arlequine de Rome Deguergue par Marcella Leopizzi

Les mots versus les maux

Je resterai à tout jamais

Infiniment sentimental

Jacques-François Dussottier, Ô Femme

 

Née à Armentières, dans la région française appelée Nord, d’une mère allemande-italienne et d’un père français, « sous le signe de la dualité séparative et de l’exil permanent lié à la pluralité des nationalités »1, après avoir pérégriné durant deux décennies en Europe, en Arabie, en Iran, aux États-Unis2, Rome Deguergue a depuis quelques années regagné l’Aquitaine de son adolescence, afin de se consacrer à l’écriture et à la traduction. Écrivaine et poète, elle est l’auteur de nombreux ouvrages littéraires embrassant plusieurs genres : poésie3, roman4, conte5, nouvelle6 – la pièce théâtrale À bout de rouge, comportant des notes et autres didascalies du professeur et dramaturge Dominique Unternehr, est encore inédite –.

Venue au monde pendant la seconde moitié du vingtième siècle – ce qui l’a épargnée des conflits mondiaux –, elle a toujours pensé que cette ‘faveur’ ne lui donne pas le droit de ‘se taire’ à propos des crimes subis par ses ‘frères’ ; d’où sa vive critique contre l’insouciance, ou pire, le détachement envers les horreurs du passé, et, en conséquence, son ouverture à l’‘autre’, à l’étranger-frère ainsi que son attention envers les ‘cris’ actuels de douleur et de souffrance : aspect qui est à la base de son intérêt pour la pensée géopoétique de Kenneth White7 ainsi que de son choix de pratiquer la géo-poésie8 et de créer des Ateliers De Plein Air – Champs de géo-poésie9.

Âme sensible et analytique, Rome Deguergue a toujours lu et aimé la littérature ; et, elle a notamment subi trois influences majeures : le Romantisme, les Lumières et la Géopoétique.

Jeune femme, elle s’est intéressée au Sturm und Drang et son esprit était extrêmement épris de romantisme exacerbé : des sentiments violents, exclusifs, abrasifs ; par la suite, via l’étude et les expériences de vie, elle n’en a conservé que la quintessence : faite d’allégresse, de joie de vivre, d’élévation d’âme. En effet, après « tempête et passion », elle s’est orientée de plus en plus vers la résiliation, vers l’esprit de concorde et d’acceptation de ce qui est, du vivant et des choses.

Aussi, d’abord intéressée notamment à l’œuvre des poètes allemands Goethe, Hölderlin, Schiller, Novalis– et tout précisément très ‘sensible’ au poème de Goethe Der Erlkönig(Le Roi des Aulnes)10, les figures du père et du jeune enfant jouant une valeur emblématique dans son esprit11 –, puis, aux ouvrages d’autres écrivains tels Rousseau et Hugo, et, ensuite, à la philosophie des Lumières, Rome Deguergue associe-t-elle harmonieusement dans son esprit les thèmes romantiques, concernant la liberté, la nature, le mystère, les ténèbres, l’obsession, la souffrance, avec les idéaux cosmopolites des Lumières de justice, fraternité et égalité. En outre, dès sa plongée  en Géopoétique, elle trouve le déclic qui oriente son regard sur le « grand dehors » et qui pousse sa plume vers la géo-poésie. De ce fait, écume du dire et du faire, du ressentir et du penser émanant de ces principaux mouvements de pensée confrontés – Romantisme, Lumières, Géopoétique –, son écriture donne naissance à une voix plurielle, voire satellitaire et même ‘chaoscosmique’, qui exprime l’allégresse d’être au monde et pose des mots contre les maux12.  

[…] après deux décennies de vagabondages ponctués de lectures de textes majeurs, la rencontre / révélation avec les travaux de Kenneth White et de son épouse, Marie-Claude White au sein de l’Institut de Géopoétique. Les photographies de cette dernière, objets du recueil intitulé « Art naturel ou Artefact – La photographie comme medium de la connivence » me plonge toujours dans une profonde méditation et j’évoque ici volontiers la série Géomorphoses où Marie-Claude White  (je la cite) : « trouve les pistes [qu’elle veut] suivre : la grève, l’œil attentif aux formes naturelles, le rapprochement de la nature et de l’art, la connivence de l’homme avec le monde »13.

Inspirée par les paysages et les cultures, elle vit l’écriture comme un acte d’amour, et, en accord avec l’esprit de la géo-poésie, elle parle homme, vie et surtout lieu – qu’il soit réel ou imaginaire – : elle mêle son corps aux gerbes de blé, aux fleurs, aux roses, aux tulipes, aux cerises, au ciel, à la lune, aux étoiles, à la pluie, au vent, à la mer, à la terre, à l’herbe, aux pierres … Tout cela, grâce à sa propension innée – qui rappelle celle de Guillevic – à pénétrer le ‘dedans’ de tout ce qui l’entoure.

Tout comme le costume d’Arlequin, qui est formé d’une multitude de losanges d’étoffes multicolores constituant un tout-qui-se-tient harmonieux, la plume de Rome Deguergue offre de multiples facettes : elle se compose de genres différents et de thèmes divers ; et, qui plus est, elle rassemble des fragments de pensées insufflées par différents auteurs majeurs, ainsi que diverses expressions et mot éprouvés dans une autre langue que la langue française. En outre, elle présente une écriture variée où la typographie se révèle être un élément important : à titre d’exemple, il suffit de rappeler que Visages de plein vent présente une alternance d’encre noire, rouge, bleue, verte, orange ;le livre Vapeurs fugitives. Carmina contient deux recueils poétiques, écrits à l’encre noire, rouge, bleue, verte, orange, riches en réflexions faites à plusieurs voix et en plusieurs langues : anglais, espagnol, italien, turc, roumain ; Nabel offre un mélange de plusieurs genres littéraires : roman, témoignage, conte, journal intime, nouvelle, poésie et essai. Cependant, même dans la variété formelle et dans la diversité des genres et des thématiques, l’œuvre de cette écrivaine et poète se présente strictement reliée et est caractérisée par le même fil rouge : l’individu – homme/femme – et son être au monde : dans le monde et avec le monde.

Entre poésie et prose poétique, souvent accompagnée de photos de Patrice Yan Le Flohic, dit PYLF, géologue, peintre, photographe, illustrateur de recueils de poésie, l’œuvre de Rome Deguergue est une voix importante de la littérature contemporaine qui, de la même façon dont le fait PYLF par son travail pictotofographique – effectué sans l’appui d’aucun logiciel de retouche –, questionne le monde, recherche, découvre, propose et imagine.Presque complètement dépourvue de signes de ponctuation, l’écriture de Rome Deguergue suit le flux de la pensée, des doutes, des souvenirs, des espoirs, des désirs, des sentiments, des sensations, des intuitions : elle procède par images, allusions, tranches de vie, tableaux de la mémoire.

Riche en jeux typographiques, mots enchaînés14, jeux de mots15, néologismes16, citations, mélanges de mots et d’expressions italiens, latins, anglais, allemands, et termes scientifiques, propres aux domaines de la géologie, de la géographie, de la botanique et de la cosmologie, la plume de Rome Deguergue vise à défier les ‘limites’ de la langue pour donner naissance à une liberté linguistique – basée notamment sur l’hétérogénéité des registres et des langues – qui se veut le reflet d’une liberté culturelle et mentale. En soulignant que l’on ne peut par être libres si on prive l’autre de sa propre liberté, elle fait du texte un lieu de liberté apte à rendre supportables la mort, le mal, la souffrance, la culpabilité, la routine monotone, l’inquiétude du sentiment amoureux. Elle lutte contre tout tabou et toute violence, et trace une vie de projets, de commencements, de recommencements, de départs et d’arrivées. Elle exprime la joie d’être, d’être en ce monde d’aventure, qui est un don.

Collage de vies, dialogues, langues, cultures, ouvrage après ouvrage, la voix de Rome Deguergue sollicite le sentiment de fraternité, voire le respect des différences, et réclame la tentative de cultiver un certain contentement à être au monde, malgré tout ce qui fâche et révolte.Tous ses ouvrages révèlent la passion du « je » pour les paysages pluriels, le monde animal et minéral ; il s’agit d’un « je » qui ne se sent nulle part un étranger et qui vit en symbiose avec la nature, le ciel, la mer, la communauté humaine, la ville, et surtout l’ailleurs. Un ailleurs qui est à la fois ‘jardin du souvenir’ et ‘jardin des projections futures’ : lieu de nostalgies, qui fait sentir la présence dans l’absence en dépassant tout, même la mort, et lieu d’imaginations, de rêves et d’espoirs.

En s’étendant sur des paysages pluriels à travers les différentes saisons, la voix de Rome Deguergue établit un rapport solide entre « je » et « autre », passé et présent, mémoire et oubli, peur et espérance. Le « je » ressent une empathie profonde pour le « tu », notamment s’il s’agit d’un « tu » souffrant : le pauvre, le prisonnier, le torturé, l’écartelé, l’abandonné. Les voix d’autrefois se croisent avec celles d’aujourd’hui, les migrations du passé se transforment dans la « volonté d’aller, d’aller an avant »17.

D’un ouvrage à l’autre, la plume de Rome Deguergue trace un voyage aux sources dans la tentative de comprendre pourquoi cette vie, pourquoi la vie, pourquoi la mort, pourquoi l’amour (cf. Accents de Garonne, Visages de plein vent, Mémoire en blocs) ; elle pose des interrogations sur le pouvoir, les drames de l’Histoire, la ‘polyphonie’ du monde, le devenir de la langue, l’incommunicabilité (cf. Nabel). En esquissant un hymne à la nature, elle offre une satire ironique de la dégradation des mœurs et elle recherche une autre humanité (cf. Carmina). Elle exhorte à accepter le réel, le quotidien, et à le transcender par une attitude quiétiste empreinte de poésie (cf. Accents de Garonne). Au travers, entre autres, de l’image des oiseaux migrateurs et des oiseaux locaux se partageant un territoire préservé, ellerêve de paix (cf. Visages de plein vent) et lutte contre l’‘oubli’ des ‘cris’, des ‘barbelés’ et des barbaries du passé (cf. Mémoire en blocs). Face à ce qui est détruit, défiguré, elle propose un contrepoids dans la croyance d’une forme d’amour salvateur (cf. Exils de soie).

Énergie destinée à atteindre le lecteur pour lui donner « un ailleurs plus ici qu’auparavant », voix de femme qui mentionne souvent d’autres voix féminines – Colette, George Sand, Hélène Dorion, Vénus khoury-Ghata –, la voix de Rome Deguergue offre une réflexion sur la multiplicité de l’être et envisage la diversité comme une richesse et non pas comme un obstacle. Pour ‘bâtir’ un monde meilleur, elle suggère de combattre pour l’amour contre la mort, et de se sentir des citoyens de la terre (cf. Couleurs et rêves de la femme arlequine). Proche du monde, de l’homme et de la femme, elle perce les mystères de la condition humaine, et, en se plaçant du ‘côté’ de la femme, elle pénètre les secrets de l’entremêlement des sexes, de la rencontre à deux, de la fusion de la chair et de l’esprit : du rapport entre deux corps et de deux âmes ou bien seulement entre deux corps. De ce fait, elle esquisse plusieurs types d’images féminines : femme proie, femme amante, femme violée, femme prostituée, femme consolatrice, femme ange, femme-mère source de vie :

Femme matador nue / renversée par le taureau (Femme torero). Femme arlequine d’Henri Matisse / sensuelle sereine à demi dévêtue / les mains croisés sur le ventre / suggèrent ici le lieu de l’offrande. (Odalisque). Femme offerte lascive à celui / qui peint & ne pense qu’à l’œuvre. / Femme aimée dévorée du regard / possédée bientôt par le pinceau. (Le peintre et le modèle). Aller jusqu’à l’impossible où / les corps aimantés encastrés / gésines plurielles d’orgasme / ne s’étonnent plus de rien (Viennent)18.

Tantôt source d’émerveillement, voire de fascination, tantôt de terreur, l’« entremêlement des sexes » engendre différents types de rapports je-tu : d’où l’amour charnel, l’amour spirituel, l’amour maternel, l’amour romantique, l’amour volé, l’amour libre, l’amour-aventure, la sexualité tarifée (cf. Androgyne). Ange, amante, proie, prostituée, victime humiliée, ‘objet’ de fantaisies érotiques, la femme peinte par la plume de Rome Deguergue passe des rires aux larmes, des sensations de jouissance et d’allégresse aux sentiments de nostalgie et de regret, sans jamais ‘se rendre’ au désespoir total : même lorsqu’elle se donne physiquement malgré elle ou qu’elle est prise par la force, son âme ne s’est pas rendue, elle lutte et s’envole vers un « éternel sur-humain ». Aussi, aimée, désirée, exploitée, abandonnée, cette femme symbolise-t-elle tous les ‘émigrants de la terre’ qui vivent l’« in-quiétude », l’exil et/ou l’exode de l’intériorité et qui ont besoin de passer du chaos d’une société déshumanisée offrant des « paradis artificiels » à l’ordre de l’unité. Femme à la personnalité forte, la figure féminine de Rome Deguergue incarne l’esprit de tous ceux qui s’efforcent de réussir et de gagner en se basant sur leurs propres forces : qui veulent dépasser leurs peurs et oublier les injustices et les humiliations reçues dans la tentative de ‘retrouver la source’ et d’atteindre à la ‘pureté originelle’.

Écriture-quête, recherche d’une forme d’amour simple, humain, nécessaire, vital, l’œuvre de Rome Deguergue se place entre la géo, le cœur de la terre, et la hauteur qui nous fait planer : d’où une poétique du lieu qui est poétique de l’eau, du ciel, du vent, de la terre, de la nature, de la ville vécue et à vivre. À cette époque de mondialisation et de perte des identités, l’esprit d’ouverture ‘cosmopolite’ tracé par la plume de Rome Deguergue, loin de disperser les racines identitaires et les particularités, permet une meilleure connaissance de soi-même et du monde : il pénètre l’histoire et apprend à ‘lire’ l’univers en l’envisageant comme une réalité multiple et variée.

Imprégnée de données personnelles – témoignant de son exigence de ‘se raconter’ – ‘mises en poésie’ en clé transpersonnelle, voire universelle, l’œuvre de Rome Deguergue marche dans la couleur du temps (cf. … de par la Reine … marcher dans la couleur du temps)et, par chants, hymnes, prières, silences, cris, elle traverse la vie humaine, animale, végétale, minérale, aquatique, spirituelle et cosmique. Elle rappelle que chaque moment à ses couleurs, le vert de l’espoir, le blanc de la pureté, le rouge de l’amour et de la passion, le jaune de la joie, le noir de la mort … et que dans chaque âme se cache une ‘reine’ avec tous ses rêves et toutes ses souffrances. Chacun a sa ‘Versailles’, et, de l’époque versaillaise, tout s’envole avec le temps (« jours et lunes ») : amours, amusements, aventures, secrets, peines, rêves, envies, honneurs, solitudes, beautés, richesses. Or, l’homme n’étant qu’un passeur, son but devrait être celui de (ré)inventer et de laisser en héritage un monde plus ‘juste’.

Refermer la grille

ne pas se retourner

ni   naître  ni   mourir

cultiver    l’ex ode

Aller …19

Être éphémère et nomade, l’homme est un pèlerin en quête d’inachevé et d’inassouvi, qui, pour exister, a besoin du partage, de l’échange et de l’accueil de l’‘autre’.

Écriture traversière visant à aider les enfants20 à ‘réaliser leurs rêves’21 et à aider les adultes à (re)trouver la ‘partie’ manquante de leur « moi », la voix de Rome Deguergue stimule une ‘marche’ pacifique vers l’union des peuples ainsi que le respect pour l’environnement, pour le monde « du vivant et des choses », et pousse à adopter une attitude de vie équilibrée et déterminée. Moteurs pour « aller », pour effectuer l’errance du cœur contre la solitude, le désespoir et la mort, les mots de Rome Deguergue ne servent pas à ‘fuir’ mais à vivre : à être au monde le sourire aux lèvres.

Du fait de ses origines, ses voyages, ses expériences et ses études, Rome Deguergue vit depuis toujours un dialogue continuel avec l’autre, comme en témoignent ses ouvrages, sa participation active à l’intérieur des prestigieuses associations dont elle est membre22, et la création d’Ateliers De Plein Air – Champs de géo-poésie. En effet, même si, à mesure qu’avance le progrès, la littérature et tout particulièrement la poésie semblent de plus en plus destinées à être mises en sommeil, de fait, observe Rome Deguergue, sans poésie la vie est moins supportable. Car la poésie ne se contente pas de passer en revue les beautés de la nature, les délices de l’amour, mais exhorte imperceptiblement, en parlant directement au cœur, à devenir meilleurs. La poésie, donc, sert à l’âme parce qu’elle pose des jalons pour aller à la rencontre du monde, des choses et du vivant23 … Et Rome Deguergue de ‘donner l’harmonie’ et de ‘soigner les blessures’ par sa p(r)oésie, et d’apporter une nouvelle énergie à la scène littéraire. Écrire, et en conséquence lire, soutient Rome Deguergue, c’est donner une éclaircie à notre être inquiet : c’est offrir une possibilité de mieux respirer et de mieux savourer le monde.

Voyageuse polyglotte et polyculturelle, toute sa vie durant, notre poète a considéré l’écriture comme une pulsion sans frontières : son seul pays d’appartenance étant la poésie, et ses mots un exil au centre du réel. Dans toute son œuvre, par une langue poétique qui va vers le poème en prose, plus poème que prose, elle regarde le monde avec le regard de la poésie et suggère au lecteur que nous avons besoin de poésie, à notre époque de science et de communication simultanée. L’homme est un loup pour l’homme, rappelle Rome Deguergue. C’est pourquoi, il faut écrire pour ceux qui ne savent pas, qui ont oublié, qui ne veulent pas savoir.

Giuseppe Ungaretti a dit que « seule la poésie peut récupérer l’homme » ; dans cette optique, la voix de Rome Deguergue est une immense leçon pour le monde actuel presque complètement divisé : pour ceux qui causent les maux et lancent des menaces, pour ceux qui n’agissent que sur la lignée de l’argent et de la vile matière. Par la géo-poésie on pourra, peut-être, sortir de notre sclérose historico-culturelle.

Porte-parole des voix des aïeux, des hommes et des femmes, en cette aube du XXIe siècle ainsi que du IIIe millénaire, la voix féminine de Rome Deguergue occupe une place importante dans le monde des Lettres. Renommée dans et hors de l’hexagone, notamment en Allemagne, Belgique, Italie, Roumanie, son œuvre a été récompensée par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux24, et, d’après nous, elle sera de plus en plus lue, appréciée et étudiée.

Écriture de femme organisée au gré des pulsions d’un « je » arlequin, voire multiple, des réflexions nostalgiques, des souvenirs, des sensations, des intuitions, des émotions et des rêveries, la plume de Rome Deguergue mérite toute notre attention et celle des éditeurs. En ce début confus du troisième millénaire, le lecteur trouvera dans sa parole la voix/voie pour voyager, dialoguer et rêver.

©Chronique de Marcella Leopizzi parue dans la revue belge, Traversées

Notes :

1 Michel Bénard, https://romedeguergue.wordpress.com/presentation-2/de-r-d-par-michel-benard/

2 « Rome : est-ce un nom de la destinée ? Ce nom contient Rome, la « ville » qui unifie le Sud et le Nord, l’Orient et l’Occident, le lieu spirituel, et Rom, le sens d’aller par le monde, pour nous dire que la vie est voyage et mouvement, et amour ». Giovanni Dotoli, « Rome Deguergue ou le visage du vent », in Rome Deguergue, Accents de Garonne. Visages de plein vent. Mémoire en blocs, Fasano, Schena, 2004, p. 5.

3Marmara, de l’île des Princes à l’île de la Cité, Paris / Istanbul (Encres Vives, collection Lieu, Colomiers, 2003) ; Accents de Garonne. Visages de plein vent. Mémoires en bloc (préface de Giovanni Dotoli, Fasano, Schena, 2004) ; Vapeurs fugitives. Carmina (illustration de Dominique Médard,Fasano, Schena, 2004) ; Ex-Odes du jardin, variations & autres collages d’intemporalité (Paris, Alain Baudry et Compagnie, 2008) ; … de par la Reine … marcher dans la couleur du temps (préface de Jehan Despert, Fasano-Paris, Schena-Baudry, 2009) ; En chemin (bilingue français / allemand, éditions En Forêt / Im Wald, Rimbach, 2008) ; Couleurs & rêves de la femme arlequine (bilingue français / allemand ; traducteur Rüdiger Fischer, Paris, Alain Baudry et Compagnie, 2011) ; De pluies et de saisons (géo-poèmes traduits en quatorze langues – en albanais, allemand, anglais, chinois, espagnol, grec, hongrois, italien, japonais, polonais, portugais, roumain, russe, slovaque – Timisoara, ArtPress, 2012) ; Androgyne (binôme avec le poète et peintre Michel Bénard, préface de Jacques Viesvil, Paris, Société des Poètes Français, 2013).

4Nabel, préface de Salah Stétié, illustration : Nus bleus de Dominique Médard, Paris, L’Harmattan, 2005.

5Malou, Elliot & les quatre bougies, Fasano, Schena, 2008.

6Exils de soie, (préface de Giovanni Dotoli, Fasano, Schena, 2003) ; Amnesia (Napoli, éditions de l’université de Naples, 2013).

7Professeur, poète, homme de voyage et de dialogue d’origine écossaise, Kenneth White a créé en 1989 l’Institut International de géopoétique à Trébeurden, en Bretagne, en se proposant comme but de donner importance à une « littérature-monde » qui côtoie et tutoie toutes les langues du monde ainsi que de ‘(re)mettre à l’écoute’ de la vie minérale, animale, végétale, cosmique, « chaoscosmique ». Voir : Kenneth White, Le poète cosmographe :vers un espace culturel. Entretiens 1976-1986 recueillis et présentés par Michèle Duclos, Talence, Presses universitaires de Bordeaux, 1987.

8 « Tout est parti du choc éprouvé dans la seconde partie de mon enfance, à l’arrivée dans le sud-ouest de la France. Choc émotionnel indicible introduit par la polysémie du sentiment océanique ; ici traduit en un ample va et vient entre l’intériorité et le grand dehors, entre contemplation et méditation, profonde joie inexpliquée générées par le regard porté sur l’horizocéan ; la – totalité du paysage objet infini dédié à l’observation attentive – tous sens confondus – des grandes amplitudes et autres mouvements puissants des marées d’équinoxe bleus émeraude de l’océan atlantique frangé d’écume murmurante affleurant sur le long cordon littoral raisonnant / résonnant d’explosions salines frappant, érodant les blockhaus de béton/tombé et peuplé d’appels d’oiseaux de mer navigant dans de vastes ciels purs ou encombrés, en contrepoint à ceux : sombres, bruns et verts, plus « ramassés » en un lieu sans grande perspective, sans vue élargie, autre que sur les crêtes des collines et en œuvre dans les profondes forêts sarroises de la petite enfance, habitées de biches et de lièvres farouches, résonnant de cris d’animaux diurnes et nocturnes souvent invisibles, et balisées par d’impressionnants amas de roches grises. […] Qui découvre un nouvel univers peut s’attendre à un nouvel élargissement de son horizon tant mental que physique ; embrassement et saisissement du vaste, […] suscitant chez moi, très jeune, le goût d’habiter la terre en poète, le plus complètement possible, par la pratique sportive ; […] par un intérêt croissant pour les sciences et le désir de trouver un équilibre, une interpénétration de l’art humain, trop humain avec l’art de la nature. Et ce, par voie de conséquence suite au choc d’une rupture, d’une perte, d’un déplacement. Choc. Double, voire triple : affectif, linguistique et géographique ». https://romedeguergue.wordpress.com/ateliers-de-plein-air/

9 Rome Deguergue a créé des Ateliers De Plein Air – Champs de géo-poésie dispensés en direction de jeunes publics, du primaire à l’université, et de publics migrants jeunes et âgés, apprenant la langue française tant en France que hors de l’hexagone, et finalisés à encourager à « apprendre à lire les lignes de la terre, à voir le réel, tel quel » et à favoriser une ouverture transdisciplinaire, translinguistique et transculturelle. Aussi, auprès de jeunes publics, élèves, collégiens et étudiants d’Italie, de Roumanie, de Pologne, d’Allemagne et de Hongrie ainsi qu’à Bordeaux, dans une forme d’enseignement expérimental parallèle, pratique-t-elle cette ouverture d’esprit, ce déplacement du regard pluriel sur les paysages, destinés à les (re)-découvrir, les décrire de manière tangible, graduelle, consciente, à l’échelle humaine et cosmique. Les ateliers de plein air, au cours desquels l’adage suivant de Maître Eckart ‘‘Avance dans ton propre territoire et apprends à te connaître’’ joue un rôle de tout premier ordre, sont organisés autour de trois phases principales : « proménadologie réflexive », « fabrication de brefs géo-poèmes », « restitution ». Les jeunes, observe Rome Deguergue, sont « volontaires pour faire des recherches à la bibliothèque ou sur la toile. Ils compulsent des sites, des livres d’histoire, de géographie, de géologie, de poésie et les dictionnaires et (re)trouvent goût, dans l’allégresse à composer leurs textes de géo-poésie dans leur langue native ainsi qu’en langue française. Et ce faisant, ils remarquent qu’ils se sentent plus à leur aise, désentravés, mieux informés, dotés de ces mots précis d’un vocabulaire spécifique, d’abord inconnu, puis recherché et enfin trouvé par eux-mêmes, connu / inconnu / reconnu, tel un vocable porteur, vecteur de sens, véritable marqueur, jalon tangible de leur expérience éprouvée sur le terrain. […] Éclairante est aussi la lecture de leurs géo-poèmes – créés en deux langues, la native et la langue française, (parfois même la langue régionale, le patois), accompagnés d’illustrations, de photographies, (apparaissant sur un diaporama), de créations d’arts plastiques, de musiques, de chants, de danses, de mise en espace donc, proposés lors de la restitution de l’atelier à un public élargi ». Pour des approfondissements voir le site internet : https://romedeguergue.wordpress.com/

10Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent ? / C’est un père et son jeune enfant. / Le père étreint l’enfant contre lui, / L’enfant, au chaud, se tient blotti / […] / Mon fils, mon fils, je vois, je vois bien, / ce sont les grands saules gris du chemin. / […] Le père tremble, il presse son cheval, / serrant contre lui l’enfant terrifié. / Brisé, il touche au port. / Entre ses bras, son enfant est mort.

11 Orphelin, abandonné par sa jeune mère à la naissance, homme à la forte personnalité, prisonnier de guerre – trois fois évadé et deux fois repris -, le père de Rome Deguergue occupe une place fondamentale dans l’âme de sa fille et, sa figure presque sacrée marque de son empreinte, de façon ‘discrète’, toute l’œuvre de notre écrivaine.

12 Giovanni Dotoli, En marche laisser jaillir les mots des maux en marge!, extraits de critiques et autres entretiens à propos de l’écriture de Rome Deguergue 2003-2013, Fasano, Schena, 2013, quatrième de couverture.

13 Rome Deguergue, « Formation / déformation écumes vagantes du dire livresque », https://romedeguergue.wordpress.com/ateliers-de-plein-air/

14 À titre d’exemple nous mentionnons les mots enchaînés suivants : « ex-ode », « rêv-olution », « re-connaissance », « ins-& expirations », « chaoscosmos », « dés-espérance », « ré-solution », « horizocéan ».

15 À titre d’exemple nous mentionnons les jeux de mots suivants : « mer mère », « maux mots », « raisonnant résonnant », « voix voie ».

16 Voici des néologismes onomatopéiques : « mljjjjjjjjjjjjjjjjjjjjophyiuuuuppp », « chuttttttttt », « fffffffffeeeeeeeeeezzzzzzzzzzwwwaaa ».

17Giovanni Dotoli, Le chemin de l’appel, introduction à : Rome Deguergue, « Québec ! Québec ! », Rivista di Studi Canadesi,n. 22, 2009, p. 61-66.Rome Deguergue, « Québec ! Québec ! »,introduction par Giovanni Dotoli, Rivista di Studi Canadesi,n. 22, 2009, p. 67-78.

18 Poèmes contenus dans le recueil : Couleurs & rêves de la femmes arlequine, cit., p. 16, 18, 20, 60.

19 Rome Deguergue, Amen, poème in Ex-Odes du jardin, variations & autres collages d’intemporalité, cit.,https://romedeguergue.wordpress.com/extraits-de-communications-de-rd/

20 Les enfants sont envisagés, tout au long de son œuvre, comme un réservoir infini d’enthousiasme, de possibilités, même linguistiques, et de parcours nouveaux

21 Voir : Malou, Elliot & les quatre bougies, cit.

22 À titre d’exemple nous citons : l’ARDUA (Association Régionale des Universitaires d’Aquitaine), le SIAM (Société des Amis de Montaigne), la SPF (Société des Poètes Français), le P. E. N. Club français, l’Institut international de Géopoétique, l’Union des écrivains de Timisoara, le Cénacle Européen Francophone de Poésie, des Arts & Lettres de Paris.

23 Giovanni Dotoli, Dialogues imaginaires avec mes poètes ou de la critique vivante. Du Moyen Âge au XXIe siècle, Paris, Baudry, 2010, p. 347-356.

24 À titre d’exemple nous mentionnons les prix suivants : Prix de la Fondation ARDUA (ville de Bordeaux) en 2002, 2005 et 2008 ; Prix Marisa Borrini (ville de Bergerac) en 2003 ; Prix Marcel Beguey (Société des Amis de la Poésie de la ville de Bergerac) en 2005 ; Trophée Michel de Montaigne (Centre Européen de Promotion des Arts et des Lettres de Thionville) en 2007 ; Prix du Roman (Association Arts et Lettres de France) en 2006 ; le Grand Prix Européen de Poésie et Lettres ‘Virgile’ en 2008 ; le Grand Prix de Poésie (Fondation Foulon de Vaulx de l’Académie de Versailles) en 2008 ; le Grand Prix de la Société des Poètes Français, en 2009 ; Médaille d’argent de l’Académie Internationale de Lutèce, en 2013 ; Médaille du mérite littéraire, Centre Européen pour la Promotion des Arts et des Lettres, en 2013.

Rome Deguergue, À bout de rouge, Fasano – Paris, Schena – Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures »

  • Rome Deguergue, À bout de rouge, Fasano – Paris, Schena – Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures », n. 8, 2014, 40 p.

a bout de rouge

À bout de rouge, autant dire à bout portant ! Ce titre est-il une énigme à résoudre ? Polysémique, il renverrait au peintre russe Nikifor évoqué dans le texte et qui peindrait, à bout de rouge. Doit-on entendre d’un communisme moribond ? Ou bien encore comme une manière de remettre en scène « la parole rouge » via la voix off ou bien encore via celle du personnage central, ce M. Loyal improbable qui délie la puissance sibylline de mots utiles à stigmatiser les maux issus de plus grandes folies humaines, trop humaines...

Quatre relectures plus tard, nous nous mettons à rentrer ou tout du moins penser être un peu rentré dans ce texte œuf brouillé et pelote de laine, empreint de dérision, de dérisoire. Was ist DADA ? On fait l’effort de penser dada, donc ce qui équivaut à ne pas penser du tout et se laisser porter par un texte baroque, véhiculé par des personnages clownesques, hors jeu, hors norme, hors temps, hors tout.

Les personnages principaux forment le trio « RYX » en vraie / fausse recherche, plutôt pommé sous « l’arbre de la connaissance » qui se dresse sur la scène, une balançoire accrochée à l’une de ses branches, et nous rappellent que les mots sont mensongers, qu’il faut se méfier du langage qui peut tuer. Ainsi en est-il après l’indigestion de mots, éprouvée par le personnage « R ». Pas simple ce trio (triangle) : « R » sorte de M. Loyal évanescent, omniscient, peut-être plus abruti que les deux autres « Y » et « X ». Grotesques ces deux-là, mais comme les fous ou bouffons régaliens, très lucides et pertinents, malgré les apparences.

Nous nous prenons encore à réfléchir nos pensées en Marcel Duchamp, Tristan Tzara, Franz Kafka, Max Ernst etc. Mais nous butons encore sur ce texte. Et ne parvenons pas à trouver l’unité, un sens logique. Tout simplement parce qu’il n’y a aucune logique, aucun sens réel, sinon celui de souligner une fois de plus l’absurde de notre monde en errance et perdition via le regard élargi et la volonté de l’auteure. Regard donc dématérialisé, voire intemporel. Ironie, jeux de mots inappropriés ou justement appropriés jalonnent ce texte pressenti pour être joué sur scène.

Tout ici souligne le ridicule, la vanité de notre société capitaliste, libérale, réactionnaire, bobo, bourgeoise, conditionnée, formatée, aseptisée. Et Rome Deguergue – mine de rien, vient mettre un grand coup de pied dans cette fourmilière d’individus asservis et moralisateurs telle une dénonciation mais aussi une consolation face à la noirceur des âmes humaines.

L’irruption de la peinture, la danse, l’écriture, la poésie, bref les arts pluriels, ainsi que certaines paroles de compagnons de route et autres littérateurs, stigmatisent sans doute ici quelque tentative destinée à faire rempart à la bêtise, l’égoïsme, la cruauté ambiantes. Dérision de l’uniforme, des médailles en chocolat, des illusions grotesques, apologie de la bêtise. Rien n’y manque.

Pourtant, au fil de la énième lecture nous sommes toujours bousculés, désaxés, décalés, en marge, sans être forcément marginalisés. Nous subissons une purge et nous nous trouvons en pleine incohérence destructive. En rupture de ban. Et l’on aime certaines tirades comme celle-ci : « Je rêve d’une musique d’ameublement pour HABITER le présent & les espaces vides de Giorgio de CHIRICO ». Ou bien encore celle-ci, qu’en pleine réflexion / travail, il vaut mieux : « Ne pas faire l’amour. Épuisant pour les neurones ! Dévastateur ! ». On se prend à hocher la tête, car la Thora qui dit le contraire via ses scribes nous raconte souvent des inepties comme la majorité des religions et heureusement, tel que le rapporte le poète grec, Odysseus Elitys, que : « La poésie corrige les erreurs de dieu ». Ou bien encore pour ironiser un peu que « Dieu est l’asile de l’ignorance ». Merci, Spinoza !

Alors, afin de visualiser l’aspect scénique et dramaturgique, dont on n’a pas toujours le mode d’emploi, malgré les deux proposés par le personnage « R », nous nous mettons en mode absurde et là tout semble se décomplexifier. Nous discernons mieux à quoi peuvent servir les ruptures de rythmes, la musicalité dissonante, les jeux de l’inversion, les expressions déjantées, les dialogues farfelus et l’acidité espiègle en matière de mise en scène et en espace.

Nous pouvons ainsi reconnaitre dans ce livret, comme une invitation, une carte blanche possible à l’adresse de l’éventuel (elle) metteur en scène qui oserait prendre le risque de créer la pièce. Un pari osé, n’ayons pas peur de le dire, mais un pari qui peut être transformé, si le dit, la dite, metteur en scène joue d’une sorte de supra absurde avec virtuosité et nonchalance à la fois. À contre-courant des arcanes sociétaux. Société aliénante / aliénée qui se prend tellement au sérieux et plonge lamentablement vers un échec programmé, ce qui rend les efforts en quête de points de repères et de véritables valeurs – encore plus pathétiques.

Pourrait-on classer ce livret dans une expression d’écriture « intuitiste » ?

Recension parue sur le site de la revue belge, Traversées, novembre 2014.

©Michel Bénard

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

10. Recension de la pièce de théâtre À Bout de rouge
—-
Le titre de cette pièce de Rome Deguergue (Schena editore, Mai 2014) est annonciateur de son contenu, rouge comme une incandescence explosive au bout de toute tentative de cohésion.
Rome Deguergue y explore, en les mettant à l’épreuve de la distorsion, toutes les possibilités ou non possibilités de la parole, de l’écrire / lire / dire.
De l’écrire puisque la pièce montre un atelier d’écriture parodique, où, nous dit la didascalie initiale, des « écrivaines invitées (…) sont en train de « penser l’écriture » (tout en tricotant de temps à autre) » et s’efforcent en vain de produire un texte que voudrait commenter un trio de personnages : R, le récitant et Y et X. RYX tente avec difficulté de lire ce qu’essaient de produire les « écrivaines ». Enfin le dire car nous sommes bien en présence d’une parole dite, vécue, articulée et désarticulée sans cesse par un texte à forte théâtralité, cette « épaisseur de signes » qui, au théâtre donne l’illusion de la vie réelle.
Les didascalies jouent sur les sons, les lumières, les couleurs, les mouvements, les projections de séquences surgies des profondeurs de la mémoire collective, comme celle du « petit train rébus de la télévision » et qui viennent encore perturber de façon dérisoire les tentatives du langage poétique pour « supporter », selon les mots de l’auteur ; « l’absurde de la condition humaine ».
Comment ne pas rapprocher ce texte de la déconstruction totale du langage dans La Cantatrice chauve, ce langage qui, pour Ionesco, ne peut que refléter justement cette absurdité d’un monde qui ne sait plus penser par lui-même ?
Dans À bout de rouge Rome Deguergue joue avec brio d’un langage poétique qu’elle déconstruit aussitôt jusqu’au grotesque dans un jeu construction / déconstruction de la parole cher à René Daumal.
Ce texte riche et souvent surprenant qui se veut proche de l’esprit dadaïste, s’adresse comme ce dernier, à ceux qui n’acceptent pas de s’endormir dans la routine d’un langage usé et d’un comportement figé dans ce que l’auteur appelle « l’égoïsme, la bêtise, la cruauté ambiantes ».
Recension parue dans la revue SKENE déc. 2014.
Viviane Barry
Agrégée des Lettres Modernes
Maître de conférences honoraire, université Bordeaux-Montaigne
Présidente du Cercle d’Études et de Culture françaises de Bordeaux.

 

Extrait d’une recension du professeur et poète Giovanni Dotoli, à propos des ex-odes en variations (2e volet)

(…). Ces « variations » sur le jardin et ses ex-odes s’ouvrent sur deux phrases capitales de Soljenitsyne : « Toute lutte contre la mort, c’est-à-dire toute conscience de la vie contraint à la poésie » ; « Sans l’art […] la compréhension intime de ce qui était en jeu à Auschwitz ou à Kolyma nous serait barré pour toujours ». Et ce livre des merveilles de la mémoire et de l’aujourd’hui de procéder sur l’axe de ces annonciations, par « retour de voyage », par « gerbes », « à la lumière de l’ombre du passé » qui pèse sur nos consciences fragiles.

 

Rome a le regard intérieur du pèlerin d’antan, qui va par monts et vallées, en illustrant les secrets de la nature, dans une « quête vagabonde sur la route hérissée d’ex-odes de milliers de soi ». Elle mange l’herbe de la vie, et découvre toute blessure et tout envol, vers l’infini, qui est toujours là, devant son regard doux et pénétrant. Elle voyage par jardins, telle en une cavale sauvage. Son regard illumine les nuits, les tourments, les amours, les barbaries, les obus, les blessures, les barbelés. Sa langue va comme un couteau d’argent et une épée sanglante. Et la « mémoire de l’instant » d’apparaître par vagues souvenirs, féroce et ensoleillée, dans le brouillard de la vie et de la mort. A tout moment « une glorieuse journée se lève à l’horiz-o-céan », ce dernier mot étant un de ses néologismes les plus poétiques.

 

Ainsi les jardins de Rome Deguergue se peuplent-ils de bombes lâchées par la barbarie des hommes, de voies ferrées qui conduisent à la mort, de corbeaux qui annoncent la charogne de Baudelaire, de frissons qui enveloppent notre pauvre corps douloureux. L’homme organise campagne sur campagne, vers l’Est, par mornes plaines, pour voir « agoniser ses frères verts », « trembler » d’autres frères. « Dégoût ! » :

Se battre contre d’autres frères verts. Dégoût !

Pieds gelés. Grenade. Haine du fusil glacé. Soif !

Mâchoires serrées pour ne pas hurler. Faim !

Cogner sa tête contre les planches en bois du

baraquement pourri où errent des  fantômes.

Casser des cailloux. Tracer des chemins.

Pour trois fois rien ! Pour trois fois tout :

Sa peau ! Sa vie !

Partout des « ruines puantes, fumantes », « de fiel dans un ciel éventré d’éclairs et de feux ». L’homme de Rome Deguergue est distrait, abstrait, et lancé sur la guerre – Laquelle ? Qu’importe ? La première. La deuxième, la troisième ? L’énième ? – . Le feu des canons semble être le centre du monde. Au fond, l’Empereur W. II ne dit-il pas que « la guerre est fraîche et joyeuse ? ». Guillaume Apollinaire n’affirme-t-il pas la même chose, dans ses Calligrammes ? Et comment oublier le message triomphal de Blaise Cendrars, qui y perdra une main ?

Et voilà que soldats, capitaines, résistants, libérateurs, avancent dans l’odeur de soufre d’un jardin-monstrueux, de tissus brûlés, de chaux, de meuglements, de rugissements, de grondements. Non, le jardin de Rome Deguergue n’est pas, et n’est pas seulement, le jardin de l’harmonie et de la musique, et des miaulements des chats. Son jardin vient de loin, de très loin. À côté des voix de la nature, des oiseaux et des vents, des parfums et des lumières, auxquels tout le monde s’attend dans un jardin, ici tout s’intériorise, devient un miroir de la trajectoire de la vie à la mort. Un linceul couvre ce jardin. Les draps du ciel sont sanguinolents. On y entend la voix de la guerre, « de l’enfer et de l’orage d’acier » (…).

 

∴ 

 À propos de l’écriture du premier volet : Ex-ode du Jardin (traduit en italien et en allemand).

Ce recueil tente d’exprimer quelques lectures d’un jardin, tant réel qu’imaginaire où les énergies cosmiques vont, par correspondances, insuffler un peu de vie au quotidien de la mémoire fragmentée. Fragments de vie de famille dans un lieu de l’enfance où se succèdent les générations. Comme l’oiseau, le poète voyage, migre. Il quitte l’arrière pays, puis y revient à des saisons différentes, au cours d’une simple vie, la sienne afin d’y éprouver la force sans loi de la nature. Il se remémore la peine dispensée par les parents à cultiver le jardin au cœur d’argile, mais aussi la joie en compagnie des fleurs et des arbres, des rires et des jeux d’enfants, au fil d’évocations de certaines époques de la vie terrestre, entremêlées à sa quête de sens, tourmentée.

Si l’on y prête attention, on entend, ici et là la voix de compagnons de route dans l’écume du dire : Dédale et Icare, Lao Tseu, Ronsard, Segalen, Rilke, Rimbaud, Hölderlin, Jaccotet…

   Tous les chemins, toutes les vies auxquelles le poète fait intuitivement référence, à la vue du jardin abandonné : humaine, animale, végétale, minérale, aquatique, spirituelle, cosmique… traduisent les vapeurs fugitives modestement saisies par l’être in fini qu’il incarne ici & maintenant confronté à l’impermanence, l’immanence.

L’acceptation de son être au monde élargi le réconcilie enfin au regard intérieur qui n’est, en début de texte qui va s’amenuisant, que nostalgie, fuite du temps mal gérée, source de vie tarie. Aller… semble donc, la seule manière d’être au monde, dans le dépassement, par delà la solitude, le désespoir, la mort. Comme l’eau fluide qui naturellement coule, aller ne signifie pas fuir, ni juger, mais être témoin, ne rien empêcher, ne rien modifier.

Aller et laisser aller


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