Essais / Chroniques de R.D.

I – Remise de Prix (extraits)

Prix ARDUA 2014

PALAIS ROHAN 14 Ardua 2 Ardua 1

Discours de R.D. à la remise du Prix ARDUA

pour l’ensemble de son oeuvre
Association Régionale des Diplômés d’Université d’Aquitaine
Palais Rohan – Hôtel de Ville de Bordeaux – 6 mai 2014

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(…) Je tiens à mon tour à témoigner ma gratitude à toutes celles et tous ceux qui ont rendu ces événement et rencontre possibles, parmi lesquels l’ensemble de l’équipe arduanne, et bien sûr, l’hôte de ces lieux.

En ce qui concerne l’écriture singulière reconnue via le prix ARDUA qui m’est décerné ici & maintenant, c’est d’un aide-mémoire, comme le pose Montaigne lui-même dans son Journal de Voyage qu’il peut s’agir et dont les topoï littéraires sont des éléments incontournables et constitutifs d’un CLIMAT d’une LANGUE, d’une PRÉSENCE au réel, dans lesquels je tente de saisir, de manière à la fois intuitive et raisonnée : l’étreinte d’un ACCORD avec le monde, avec l’autre, avec moi-même.

Comme Montaigne encore, j’aime cette rumeur de la langue française, qui tour à tour évite, contourne délicatement la réalité, par le charme de la rêverie éveillée, puis s’y engouffre totalement pour prouver que nous sommes capables de nous engager parmi les choses, pour comprendre et dénoncer, mais aussi pour révéler, ressentir la bonté du monde, ainsi que dit le vivre : Gabriel Okundji.

Cette écriture que je trace – de jour comme de lune utilise souvent le ressort des récits de voyage où se côtoient de manière non galvaudée PLUSIEURS LANGUES, comme le pratiquaient les écrivains au 16e siècle, et aujourd’hui : objet d’étude du groupe de réflexion présidé en 2007-2008 par notre lauréat du Grand Prix ARDUA : Amin Maalouf pour la Commission européenne, à propos du MULTILINGUISME décrit comme Un défi salutaire : un moyen de consolider l’Europe.

Je veux y voir ici l’expression de l’altérité, l’appropriation d’une identité aussi extra-vagante et baroque soit-elle, par le moyen le plus évident d’intégration : LA LANGUE, LES LANGUES, et permettant tel que l’avance Michel Suffran : de maintenir vive une identité en constant péril. De fait, en abolissant les frontières géographiques, linguistiques et mentales, l’esprit pérégrin se trouve ainsi au plus proche de ces préoccupations humaines, trop humaines définies par Nietzsche, tandis que la fréquente pratique de proménadologies réflexives exerce l’esprit : à PLUS de mesure, de dignité d’âme, utiles à accueillir la moindre poussière d’étoile en un Tout que l’on sait – exponentiel.

Dès lors : traquer la fêlure, l’exil de soi(e) et un – MOI UNITAIRE – dans le corpus – s’avère bien VAIN. Ni démiurges, ni marginales, les voix narrantes, narrées incarnent la diversité des points de vue éprouvés in situ, mais aussi les scansions, les souffles d’inspiration puisés dans l’œuvre des compagnons de route qui affleurent au sein de l’écriture feuilletée, telles ces franges d’écume sur le rivage, délivrées par une ultime vague de marée d’équinoxe sur le sable blond du littoral aquitain…

Ainsi le randonneur / Wanderer attentif est-il envahi par ce formidable sentiment océanique, élan d’écriture intuitive, sensitive et véritable invitation au voyage supra baudelairien, propre à pratiquer un élargissement pour PLUS de vie, sur le modèle du : oui, mais alors plus ! de Rimbaud, ou tel chez Kenneth White : pour atteindre le blanc – ayant secoué les lettres / devenir illettré / et vivre / dans la lumière immaculée.

Et une fois cette posture acquise avec conscience, sobriété heureuse, telle qu’éprouvée par Pierre Rabih, il semble juste et bon d’aller vers cette ouverture au-delà de la langue et des paysages, où tour à tour – CIRCULATION ET FIXATION – posent l’énigme de l’être au monde du vivant & des choses. Aussi, grâce à l’exercice de création réitéré humblement, inlassablement : donner à l’informe la forme de possibles communicables vécus en direct. Ne pas cesser d’aller à la rencontre, au contact ! prôné par Thoreau, à l’horizocéan irisé de notre monde aussi chaoscosmique soit-il !

Nous ne connaissons que celui-ci, alors autant nous en accommoder, le préserver, et pourquoi pas comme ici : restituer cette part du réel tel quel, en un va & vient à effet pendulaire, ou MIEUX : de CIRCULARITÉ FLUIDE, ininterrompue – entre le grand dehors et notre intériorité singulière, via des chants géo-poétiques où la parole vivante, libératrice, consolatrice confère la force de cultiver l’allégresse au plus quotidien des quotidiens en voie D’ÉCLAIRCISSEMENT et ce, malgré tout ce qui fâche et révolte, malgré tout.

Enfin, tel que l’affirmait Marguerite Duras : La littérature, l’écriture nous sauveront. Dans mon cas, c’est chose faite et le reste, ainsi que l’exprimait Friedrich Hölderlin, un temps – hôte de notre ville en bord de la belle Garuna : le reste… appartient aux poètes.

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II – Extraits d’essais, présentations et communications

 

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1.  EXPRESSIONS CULTURELLES IDENTITÉS EUROPÉENNES

2.   À propos d’EMILIE VON BERLEPSCH

3.  Prix Cassiopée 2014 attribué à la

Revue  Éthiopiques

4. Prix Léopold Sédar Senghor 2014 attribué à
Gabriel Mwènè Okundji

5.   Prix Léopold Sédar SENGHOR de Poésie, 2013

attribué à Jean-Paul MICHEL

6.   Prix HORACE de traduction, 2013

attribué à Madame Bona KIM

7.   Adieu / Ade à Rüdiger FISCHER

8.  Prix HORACE de traduction, 2011 attribué à Manolita DRAGOMIR FILIMONESCU

9. Dire les maux, colloque ERCIF

Équipe de recherche sur l’imaginaire et l’écriture de la femme, Université Bordeaux Montaigne

10. Focus sur la parution du recueil de Shizue OGAWA, Un suflet la joacă, (Une âme qui joue) bilingue japonais / roumain, ARTPRESS éditeur, Timişoara, Roumanie, octobre 2015

11. Colloque de Stetten

12. Les poètes andalous, Poèmes et proses universels de Rita El Khayat.

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1. Conférence Internationale de Banska Bystrica, Slovaquie 15 et 16 avril 2010

« Expressions culturelles & identités européennes »
Titre de la communication de R.D.

Comment éveiller le lecteur adulte

et les jeunes publics à la culture,

l’identité & la géo-poésie

en Europe ?

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Je tenterai de répondre à cette question à l’aide de deux exemples éprouvés dans la réalité et concernant deux publics différents : le lecteur adulte et les jeunes publics.

Le lecteur adulte

Les bribes de biographies d’histoires humaines européennes vraies et fictionnelles, illustrées par des photographies en noir et blanc qui jalonnent certains de mes ouvrages sont les vecteurs déclencheurs d’intérêt et du désir d’en savoir plus chez le lecteur adulte. Ainsi, par glissement, les propres vies de ses familles souvent négligées le regardent et l’interrogent.

Les jeunes publics

J’ai créé à leur endroit, il y a quelques années des « ateliers de plein air » destinés à leur donner à voir, à lire, à critiquer les lignes de la terre et ce de manière tangible, afin de composer une géo-poésie en deux langues-monde : la langue native et la langue française.

Ces deux composantes sont incluses dans la trame du récit de l’extrait inséré dans le programme de la conférence, extrait qui lui-même ne constitue qu’un fragment du roman inédit La part des femmes où se côtoient plusieurs personnages féminins ; femme toujours la même et toujours différente, une & plurielle. Mais dans l’extrait d’écriture romanesque[1] qui nous occupe ici, seuls quatre fragments de vies de femmes sont évoqués, ceux de l’arrière-grand-mère, la grand-mère, la mère et la fille. Elles incarnent à elles quatre, environ un siècle de conflits, de tragédies européennes et de façons d’entrer en résilience pour poursuivre sa route dans la conscience de son être singulier et social. Aussi, ferai-je état d’une partie de ce que la narratrice elle-même délivre sur ce qu’elle sait de la vie de ces quatre personnages féminins, à propos du contexte géographique, social, politique, historique et des pensées qui animent les personnages, qu’elle dit avoir dépeint « telles qu’elles sont ».

L’arrière-grand-mère

De la vie de l’arrière-grand-mère on ne sait presque rien. On apprend ici qu’elle parlait et chantait en allemand. Cette arrière-grand-mère et sa famille avant elle, ont dû faire partie du processus de colonisation germanique en Europe centrale, orientale, en Russie, mais aussi de celle orientée vers le sud, vers l’Autriche. L’Ostkolonisation[2] a été et demeure une des composantes de l’Europe d’aujourd’hui.

La grand-mère

Les langues utilisées par la grand-mère (institutrice, poète, parolière) se multiplient en fonction des pays traversés lors de la fuite face aux différents régimes despotiques, de la libération des Allemands des Sudètes à l’oppression tchécoslovaque, enfin de l’expulsion des Sudètes en 1945 qui marque la fin de ce grand phénomène historique qui remonte bien avant le 11e siècle. Eu égard son histoire et son âge, elle est incapable de prendre de la distance avec le passé, dans lequel elle continue de vivre grâce à « l’étude » quotidienne de son album de  photographies et du regard attentif porté sur les quelques objets, livres, bibelots rescapés de l’exil de soi, collationnés d’abord par sa mère et la famille de sa mère, par elle-même plus tard, enrichis d’apports plus récents de sa fille et de sa petite fille enfin, et conservés dans une grande vitrine ; sorte de musée personnel, concentré et survivance de son Europe en bandoulière, sur laquelle planent les cendres luminescentes de la Shoah.

La mère

La mère pour sa part a dû vivre en ex Yougoslavie, en Roumanie, en Slovaquie comme « Allemande des Carpates », peut-être un temps en Autriche, avec sa grand-mère et sa mère. Elle parle également plusieurs langues, dont l’anglais. Enseignante de langues, géo-poète, elle participe à la Commission de Lutte pour la Restauration de la Baltique. Son prénom Haviva lui a été donné par son père avant sa mort, et dont on ne connaît aucun détail, en souvenir de Haviva Reik, l’un des 32 parachutistes Juifs Palestiniens que l’Agence juive et le Special Operations Executive avaient envoyés de Palestine en Europe pour des missions militaires dans les pays occupés par les nazis. Au mitan de sa vie, Haviva qui se fait appeler Ada semble en mesure de réunifier ces mosaïques d’histoires familiales et la première à pouvoir ressentir cet héritage comme susceptible de générer la transfiguration du réel présent, dans une Europe pacifiée, et de pouvoir ainsi, – de l’état de prostration, de fatalité ou de ressassement des générations précédentes, touchées de plein fouet par les conflits -, démanteler les mécanismes de soumission reconnus comme tels et « passer à autre chose », à un autre mode de transmission d’expression humaine, tel qu’animer des cours de géo-poésie en direction de jeunes publics.

Et voici donc le développement succinct du sujet circonvolutionnant autour des ateliers dispensés aux jeunes publics. Un acte devenu essentiel pour Ada : refuge ouvert aux quatre vents, identité, monnaie d’échange sans argent, et morale, droit de circuler en toute liberté, distanciation de tout affect déformant l’âme et le jugement. Elle ne désire qu’ajouter du bonheur dans la vie des enfants. Protéger la joie. En libérer les forces. La faire jaillir. Elle les aide à faire une lecture des lieux, sorte de cartographie élargie en profondeur et dans l’espace, à découvrir le monde tel qu’il est, « le seul que nous connaissions » leur dit-elle, sans qu’ils puissent encore comprendre ce qu’elle entend par là, par une sorte d’élévation verticale en contact avec la nature et les mots pour dire la nature. Peut-être se trompe-t-elle, car la géopoésie (en un mot) est sans doute une autre science. Exacte ? Sûrement pas, mais qui a ses définitions, déclinent ses sources, ses fondements et ses limites dans de nombreux livres rédigés par un grand voyageur, penseur, poète, professeur écossais qui a instauré cette pratique subtile, in-finie, comme faisant partie d’un ensemble qu’il a appelée : la Géopoétique, cette « autre cartographie mentale »[3].

Ada en a conscience, mais elle ne marche sur aucune plate bande, elle n’enlève rien à personne. L’enthousiasme des enfants, leur éveil au monde du vivant et des choses, ainsi que le fait de retrouver avec eux les « traces et autres signes de fabrication de la vie » symbolisent les seuls critères auxquels elle désire se référer. Même ceux qui au départ n’aimaient ni l’écriture, ni la poésie participent à la cueillette des mots en extérieur et à la rédaction d’un poème bref, truffé de leurs observations du paysage, de la terre comme du ciel, traversé par l’aile de l’oiseau migrateur, dont le temps n’est pas celui de l’homme, mais celui de l’instinct des saisons pour sa survie. Ce qui a pour conséquence, non négligeable, a-t-elle constaté de modifier leur manière de penser, d’une part le passé, d’autre part l’avenir, en un va et vient, à effet pendulaire d’une ampleur relative conférée par leur jeune âge, empreinte de fraîcheur, de critique spontanée, authentiques.

Ils observent, mesurent, dessinent, commentent et photographient ce qu’ils ont devant les yeux. Ils apprennent patiemment à voir, comme le suggérait déjà le poète autrichien Rainer Maria Rilke. Ils sont même volontaires, pour faire des recherches à la bibliothèque. Compulsent des livres d’histoire, de géographie, de géologie, de poésie et les dictionnaires.

Porteurs de nouvelles énergies et pulsions, de nouveaux rythmes et autres formes d’expression du langage, ils sont réellement des découvreurs, des aventuriers, des randonneurs qui analysent leurs trouvailles, une fois rentrés au « campement » à l’aide de mots-outils, tels que : ici ; là-bas ; visible ;  rumeurs ; couleurs ; strates ; odeurs ; vents ; formes ; terre ; températures ; points cardinaux ; fréquences ; temps ; mou ; dur ; liquide ;  passage ; transformation ; animal ; végétal ; minéral ; espèces ; vie ; non vie, etc. qu’ils transfigurent ensuite selon le degré de musicalité poétique qu’ils désirent conférer à leur texte de création. Aucun écolier, grâce aux consignes données par Ada de ne cueillir que ce qui est là pour de bon, n’a jamais vu de « Pokémon » ou « Mickey », perchés dans un arbre ! Ils ont rapidement intégrés que ce qu’ils voient n’est pas imaginaire ou légendaire ou sorti d’un conte de fée, du religieux ou encore d’une bande dessinée. Ils acceptent le postulat : c’est, ou ce n’est pas ! Ainsi, pendant cet atelier mené autrement, ils apprennent à s’exprimer en au moins deux langues monde, à partager, à argumenter, à rationaliser, souvent à leur insu. Et ce, au grand étonnement des collègues d’Ada et surtout à la grande satisfaction du directeur de l’École, qui au départ se méfie bien un peu de cette démarche qui entraîne les écoliers hors de la classe.

Ainsi, chaque enfant marche-t-il un peu plus à l’extérieur de lui, avec ses camarades, et un peu moins dans sa tête. Il a l’impression d’être à sa place dans le monde, de mieux « se » et « le » comprendre, puisque l’enfant saisit que comme lui, ce fragment du monde évolue. Il apprend à – être au réel – ce qu’il est grâce à ces « collages de nature », comme ils les nomment. Ada pressent que plus tard, certains se dirigeront vers l’étude approfondie et ouverte de la géographie, de la géophysique, de la géologie, de l’histoire, de l’éthologie, des langues, de l’écologie, des arts plastiques, de mouvements de recherche divers, transdisciplinaires, ou bien encore de la véritable  « Géopoétique », dans le but de mieux goûter, gérer le monde qu’ils ont à cœur de reconnaître tel qu’il est, tel qu’il va, de manière immanente, permanente, et ce en qualité d’habitants, de citoyens passagers, intelligents et sensibles de la terre, ici et maintenant.

La petite fille

Enfin, la petite fille, Léna, économiste, polyglotte, cybernaute, voyageuse, chercheuse ou étudiante au « Moses Mendelssohn Zentrum » : le centre d’études des Juifs d’Europe, créé en 1992, à Berlin a probablement vécu avec sa mère et sa grand-mère en Suisse, en France et vit aujourd’hui en Allemagne. Elle peut, à son tour mettre en pratique, à l’aide des structures européennes existantes, favorisant les travaux de recherches, à propos des « expressions culturelles et des identités européennes », des « voisinages européens », un véritable projet géo-politique. Et chose surprenante : elle semble aussi vouloir insister sur l’aspect géo-poétique à développer (hors du cadre touristique) dans son acception philosophique, scientifique, en un espace mental, ouvert, dont est exempte toute intrusion de l’imaginaire. Elle tente de proposer, comme d’autres le pratiquent un peu partout dans le monde, aux citoyens européens, quels qu’ils soient, où qu’ils vivent, de devenir eux-mêmes, dans un raccourci ici saisissant : les acteurs de leur destin par plongées successives dans le temps pluriel.

Mais il ne s’agit pas de défendre n’importe quelle pratique, parce qu’elle est ancestrale, patrimoniale. Il s’agit plutôt d’étayer des données avec vigilance et discernement, d’où la nécessité de faire partie d’équipes de  recherches et de réflexions différenciées, dans le but comme l’entendait encore Rainer Maria Rilke de : « présenter la vastitude, la variété, la complétude du monde sous forme de pures preuves ». On relève aussi dans cette fiction que le déplacement vers le Finistère de l’Europe (considéré comme une simple presqu’île de l’Asie par Alexander von Humboldt) s’est effectué sur trois générations, après avoir été au départ plutôt axé sur l’Europe centrale. On note que l’identité, les identités  de ces quatre femmes est, ou sont vagantes et nous ne pouvons pas conclure à la lecture de ce fragment de texte, de quelle croyance elles sont, ensemble ou séparément, ni de quelle nationalité, ici régie par la « loi du sang », ailleurs par la « loi du sol ».

On observe également que la langue anglaise (sous l’effet de l’occupation d’une partie de l’Europe par les Américains, de la diffusion des modes, du way of life, du « work in progress » d’Allen Ginsberg, ainsi que de l’industrie du cinéma, de la musique jazz, pop et rock, venus d’outre Atlantique et d’outre Manche) teinte leur expression au quotidien, sans qu’elles renient leurs langues maternelles pour autant.

Aussi, ces quatre femmes sont-elles tour à tour nées dans des pays d’Europe différents, auxquels elles semblent attachées. Les trois dernières générations ont fait des études. Les deux dernières travaillent dans des ici et des ailleurs diffractés, dans le respect des traditions et la joie non dissimulée de découvrir de nouvelles voies, de nouveaux talents humains.

Du – moi créateur au moi social, du mythe au réel, de l’inconscient au conscient -, ces femmes dessinent sans peut-être s’en rendre compte, un schéma qui équilibre leur propre existence et représente à coup sûr un bon système de référence pour avancer parmi les autres.

Quels sont les effets d’un tel remue-méninge identifiés chez nos personnages ?

Un nouvel élan non galvaudé, un sursaut dans la paix, des propositions même maladroites, encore mal formulées s’installent dans leurs mentalités du 21e siècle. Elles sont résolues à agir pour ne pas subir. Étant donné qu’elles ont toujours pratiqué un certain nomadisme intellectuel et géographique plus ou moins volontaire, la mère et la fille ont bien l’intention de le poursuivre au présent, en mettant au débat de nouveaux codes sociaux, une nouvelle éthique de reconnaissance, sorte d’état du citoyen du monde, désentravé, responsable, actant, ne servant aucun prince, bien campé dans son pays de naissance dont il connaît les atouts, les faiblesses et résolument tourné vers l’extérieur, le grand dehors, en être consciemment souple, attentif, doté de ses différences, de son sens critique et de sa capacité d’accueil à l’autre.

Que voulions-nous par conséquent transmettre ici en qualité de rapporteur de la narratrice ?

Notre propos a consisté à vérifier que la lecture de ce texte de création littéraire  inscrit dans la marche de l’histoire, d’histoires humaines européennes a contribué à alerter le lecteur dont la conscience était assoupie. Et ce par le biais de sa propre histoire singulière ainsi que par les objets conservés par les générations précédentes ; objets témoins de goûts, de saveurs, de clameurs polyglottes, de coutumes, de paysages, de savoir-faire ancestraux, recueillis et présentés à l’intérieur d’un texte de fiction.

« Quand il s’agit de fiction, il faut être très exact, créer des fictions qui ne soient pas des mensonges, mais qui offrent des propositions de vie. Sans cela, la littérature, c’est une chanson qui pleure » avançait Peter Handke.

Ainsi le lecteur se met-il à repenser à la notion de « territoire ». Le territoire de naissance. Celui de vie et de mort. Le territoire mental. Le territoire d’exploration et celui de l’action. Il peut participer en tant que maillon d’une chaîne in-finie à sa propre construction, consolidation identitaire, postée entre conservation et innovation, dans un ensemble européen cohérent, dynamique, évolutif, « crédible » pour reprendre le mot de Vaclav Havel. Est alors important de s’ouvrir aux langues de nos voisins, de la terre, pour mieux accéder à la voix/voie de l’autre, s’enrichir, échanger, éviter mal-entendus, querelles et autres délits d’ignorance. Il ne faut pas le souhaiter, le dire. Il faut le faire. Contribuer à le faire faire. « La prospérité de notre communauté européenne est indissolublement liée au développement des échanges internationaux. (…). Nous ne sommes qu’au début de l’effort que l’Europe doit accomplir pour connaître l’unité, la prospérité et la paix » affirmait de manière ductile, Jean Monnet[4], il y a six décennies.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Grâce à quels outils, quelles avancées ? Pour ma part, comme j’ai tenté de l’illustrer, en simple qualité d’écrivain, d’Européenne de fait et de cœur, j’ai constaté à mon échelle, à ma place de veilleur, de rapporteur, l’efficacité à déclencher l’intérêt du lecteur adulte qui retrouve sa dignité par le droit à son histoire et des jeunes publics à découvrir dans les livres / dé-livrés l’impulsion simple, lumineuse, utile à pérégriner dans le grand livre du dehors, enfanté pour creuser leur attente, y répondre parfois.

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Ces composantes, dont je suis loin d’avoir dégagé ici tous les aspects, (re)prises en compte par quiconque s’y est attardé aboutit à un « ah, ah Effekt, Erlebnis ! » d’appartenance, de déjà vu, de ce qui fait « ah ! » dans le texte et dans le contexte. Aussi dirons-nous que ces véritables « vitrines » européennes instruisent sur des modes de vies datés, induisent des comparaisons entre ce qui existait hier et ce qui se pratique aujourd’hui, encouragent les propositions et autres avancées, énoncent l’espérance utopique ou prophétique d’une société où la paix durable ne se conçoit pas sans justice sociale dans l’esprit du traité de Philadelphie , favorisent la communication entre l’homme et l’homme, l’homme et le vivant, l’homme et le cosmos, une société tournée vers le tissage culturel, le brassage des arts et des savoirs, la re-connaissance des identités historiques, car il se dégage toujours sérénité et force de l’expérience des territoires vivifiants de l’être au monde.

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Le territoire est un mot qui exprime un fragment du monde qui abrite le moi. Le moi est entouré d’un mot-monde insufflé par cette terre qui nous porte et nous supporte. « La terre est un mot qui embrasse la terre »[5] et contribue à donner du sens à nos pérégrinations traversières, « humaines, trop humaines ». Dans le même ordre d’idée, ici en conclusion, cette épigraphe empruntée à Maître Eckart et qui se décline ainsi : « Avance dans ton propre territoire et apprends à te connaître ».

54103060Notes

Lire aussi : l’entretien du 21 décembre 1975 avec Nicole Casanova dans le journal Le Monde et l’article publié le 17 mars 2010 par David Alves da Silva, « L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total ».

Revue du MAUSS permanente.


[1] In La part des femmes, de R.D., en fin d’écriture.
[2] Voir sur la toile : « Drang nach Osten ».
[3] Geopoetique.net. Institut de Géopoétique fondée par Kenneth White en 1989.
[4] Discours de Jean Monnet, datant de 1950.
[5] R.D. in Visages de plein vent, Schena editore 2004.

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2. Essai à propos d’EMILIE VON BERLEPSCH

Quelques repères sur la vie et l’œuvre
d’EMILIE VON BERLEPSCH
par R. D.

Article paru dans la revue littéraire & artistique

en ligne TEMPOREL n° 4 / 2007

dans la rubrique

« à l’écoute »  

Dans le poème, Hymne an die Heiterkeit, d’Emilie von Berlepsch (1), le concept de Joie / Heiterkeit peut s’entendre comme impliquant une attitude conscientisée de piété, à travers laquelle l’âme trouve l’épanouissement total, l’accomplissement spirituel, conféré par les dieux ; en effet par les dieux et non par Dieu ! Époque à laquelle la Grèce antique est une nouvelle fois dans tous les esprits fins et notamment au cœur de la création littéraire. Cette attitude quiétiste paraît utile à accepter la destinée tragique, humaine, trop humaine, comme l’écrivait Nietzsche.

À toi, élue par la main des Dieux, /(…) douce soeur, Sérénité ! (1ère strophe).

Heiterkeit : sérénité, pureté, joie, par extension allégresse ; d’où le sous-titre de Serenity, en anglais. Au cours du 18e siècle en effet, on évoque beaucoup l’idée de sérénité, de Heiterkeit, de Lebensglück, de joie de vivre, amie d’affectueuse humanité, (1ère strophe) (2). Cette notion positive, optimiste, éclairée et éclairante constitue réellement une manière de vivre, d’être, d’évoluer éveillé, conscient dans un monde ouvert. Ainsi toute la philosophie populaire de cette époque tourne-t-elle autour de ce concept. Emilie von Berlepsch développe ce concept tout au long de son œuvre, afin de sublimer l’amitié, l’amour, le partage, l’allégresse (terme très usité à l’époque également) et les joies de la Nature (ici aussi, souvent personnifiée).

Si nous devions verser des larmes, / Nous aussi touchés par le destin humain / Laisse les couler ; douces et enfantines / O Nature, dans ton giron. (16e strophe du poème).

Dans un contexte historique où les lettrés (dont Herder) proposaient une lecture européenne des idées neuves du 18e siècle, la lutte contre le despotisme politique, culturel, les aspirations au bonheur, à la liberté, à la joie exprimée, l’élan vers le progrès destiné à libérer et non à assujettir l’être humain, et enfin la redécouverte de la nature et de la tradition populaire, le poème d’Emilie von Berlepsch se trouve ainsi daté, à travers les valeurs qu’il véhicule. À cette époque d’échanges culturels, (politiques) européens importants, Emilie von Berlepsch épouse en 1772 à Weimar un haut fonctionnaire. Son anglophilie s’explique non seulement par le fait qu’elle est l’épouse d’un fonctionnaire de Hanovre, territoire qui depuis 1714 est rattaché à la Grande-Bretagne, mais aussi par le fait qu’elle entreprend des voyages à travers l’Ecosse, (3) pays qui l’enthousiasme au plus haut point. Elle produit des traductions de l’œuvre du poète Burns (lire la correspondance avec Herder à ce sujet). Elle est une Reiseschrifstellerin, un écrivain-voyageur. Pour une meilleure compréhension du poème, il est utile aussi de se rappeler qu’à cette époque l’engouement est aux jardins à l’anglaise, à la botanique, à la nature.

À Weimar, elle fait la connaissance de Charlotte von Kalb, dont elle devient la rivale auprès de Jean Paul, le poète allemand qui apprécie son oeuvre et qui a bien pu être influencé par l’enthousiasme rayonnant, Ausstrahlend d’Emilie von Berlepsch, par sa philosophie du – bien vivre dans la joie – Lebensglück, puisqu’on retrouve tout un système, les clés du bonheur, dans son fameux Heiterkeitssystem. Après son divorce, Emilie von Berlepsch s’installe en Suisse, dont les paysages l’enchantent également. Rien donc de plus naturel pour cette écrivaine sensible, ouverte, que de décrire le lieu, où la nature fait naître, renforcent les liens de l’amitié, de défendre cette philosophie de la joie, de la vie dans la joie, soutenue par une attitude digne, solennelle, (d’acceptation ?) face à ce qui touche à la condition humaine, le fatum, la mort, transfigurée par le concept de sérénité.

Et le jour où, dans le voile de brume / Ton éclat magique s’enveloppe / Donne, pour que même lors des funérailles /Du courage déborde de ta coupe (15e strophe).

Le souvenir des jours heureux partagés avec les compagnons de route s’exprime notamment dans les dernières strophes du poème. Mais Emilie von Berlepsch n’est pas seulement le poète de la Joie, et c’est dans un courrier adressé à Jean Paul, qu’elle confie son trouble : (…) Pourquoi tant de centaines d’années ne nous ont-elles toujours pas fait toucher à la clarté lumineuse de la grandeur de l’humanité et qui nous paraît pourtant briller si proche, si facile à atteindre.

Emilie von Berlepsch et Friedrich Hölderlin ?

Si proche et si lointain, ainsi que l’écrivait aussi Hölderlin, dans un poème, daté à peu près de la même époque que la remarque d’Emilie von Berlepsch à son ami, l’écrivain Jean Paul.

Mais comment et à quelle époque, Friedrich Hölderlin aurait-il pris connaissance de l’œuvre d’Emilie, notamment les Sommerstunden, premier volume d’Emilie von Berlepsch ? À Weimar ? À Jena ? En Suisse ? Par le biais de Charlotte von Kalb ? De Hegel ? Toujours est-il qu’ils partagent tous deux la même passion pour la Suisse et les mythes de Guillaume Tell, pour Ossian, (héros et barde écossais légendaire du IIIe siècle), pour Rousseau, Herder et Schiller.

Ils aspirent comme bon nombre de leurs contemporains à une Europe aux yeux ouverts, ainsi qu’un ancien poème grec présente Europa. Désir d’unité d’esprit comme Novalis, poète-penseur allemand l’écrit en 1799 dans Die Christenheit oder Europa (le Christianisme ou l’Europe) où la nécessité de trouver un fondement s’impose. L’exemple de la Révolution française avait suscité l’espoir de renverser la monarchie ; tentative dans laquelle ces écrivains et penseurs ont sans doute cru voir une possibilité de réunir les états autour d’un grand intérêt commun, en évitant le localisme, en ravivant cependant l’amour de la patrie (Vaterland). Nietzsche pour sa part formulera plus tard le souhait de devenir de plus en plus vaste, supra-national, super-européen. C’est sans doute dans cette direction qu’il faut chercher la signification de leur méditation, de leur pérégrination sur un chemin qu’ils voulaient commun, allant en s’élargissant.

Ici et ailleurs, ces deux poètes à leur manière interrogent les figures du dehors et tentent de reprendre la lecture de la culture à sa base : l’ancien éprouvé (par leurs lectures et études d’auteurs, de philosophes du passé) rejoint le présent pour l’enrichir, l’élever, le dynamiser et l’éclaircir. Ici, aucun espace pour le bavardage romantique et sentimentaliste. Une parole teintée d’un peu de nostalgie tout au plus ! Ils sont mus par un désir de ne plus être coupés du monde par des futilités, des actions creuses.

Retrouver une profondeur singulière, mais commune et partagée avec une humanité réconciliée avec le beau, le juste, la joie, le naturel !

Cependant que dans l’action noble s’épanche/- Non en jolis et vains mots – / La sensibilité de chacun ; dont découlent/ Assistance et grâce à la ronde.

Emilie von Berlepsch ; 18e strophe du poème, Hymne an die Heiterkeit.

Ainsi relève-t-on également dans l’œuvre de Hölderlin le mot Heiterkeit, notamment dans Hyperion et comme d’autres, à cette époque, le poète manifeste son désir d’étudier la botanique, pour mieux lire, interpréter les signes de la terre. Hölderlin donc approfondit dans son œuvre la notion de Heiterkeit, sérénité, joie, allégresse ; notion non dénuée du désir de réalisation de son moi profond, Selbstverwirklichung, mais la transforme, l’élève au rang d’attitude de vie, d’engagement social, et politique. Qui est une définition du comportement de l’artiste, ouvert, fraternel, solidaire. En lieu et place de la crainte et du désespoir qui cohabitent dans la vie humaine face aux malheurs, à la vacuité, à la mort, le poète avance une attitude de sérénité dans la tempête, furchtlos und trew, comme l’indique l’ancienne devise du Württemberg. Et Hölderlin propose dans Hypérion d’appliquer l’idéal grec de la complétude, entre Beauté et Bonté du Kalokagathia, sur terre, afin de parer à l’image sombre de l’Allemagne abandonnée par Dieu, ce qui le hante et le touche douloureusement.

Il est à noter que cette nostalgie de la Grèce dans l’esprit allemand est fréquente et qu’il existe de grands redécouvreurs de l’Antiquité classique, notamment Heinse, ami de la famille Gontard (où Hölderlin fut précepteur). La fameuse élégie Brot und Wein de Hölderlin est d’ailleurs dédiée à Heinse. Et l’écrivain allemand, Simmel, pendant la première guerre mondiale écrit dans un article sur la dialectique de l’esprit allemand : l’idéal de l’Allemand est l’Allemand parfait et en même temps son contraire, son autre, son complément.

Et l’idéal type de cette tension de l’être Allemand par rapport à son autre auquel il s’identifie sans se dénaturer, c’est précisément Hölderlin. Il n’est pas un Grec égaré dans la période moderne !

Communauté de pensée

On relève dans les courriers et les œuvres d’Emilie von Berlepsch et dans celles de Hölderlin une critique sociale, politique. Ils ne manquent pas de fustiger le despotisme, plus ou moins éclairé qui règne dans leur principauté respective. Sans doute aspirent-ils à une même révolution pacifique, imminente, empreinte de piété. Ne sont-ils pas convaincus qu’en subissant des transformations personnelles au plus profond de soi, ils atteindraient le moi universalisé ? Cette mutation, ce rêve pacifique éveillé n’aura pas lieu, mais nous conservons de leur tentative plurielle de recherches d’un supplément d’âme, une meilleure compréhension de leur motivation, nécessité d’écriture, dont une des résolutions unificatrices de la problématique rencontrée réside (aujourd’hui encore) dans la pratique de la sérénité, vécue dans l’expression de la joie, de la fraternité, de l’engagement, du partage, de la prise de responsabilités de chacun.

Paternité de l’Hymne à la Joie ?

Après la découverte de trois poèmes inédits, par le philologue Reinhard Breymayer, pendant un certain temps, la rumeur a entretenu le doute sur la paternité de l’Hymne an die Heiterkeit. En raison de plusieurs critères, cet hymne pouvait bien être porté au crédit de l’oeuvre de Hölderlin ! Dans la revue trimestrielle des Etudes Germaniques de 1986, Roland Edighoffer explique le cheminement de Reinhard Breymayer pour reconstruire la genèse de cet hymne composé de 21 quatrains, empreints de solennité ; solennité toute hölderlinienne. De plus, le poète n’était-il pas l’ami d’Isaac von Sinclair, étudiant en droit, d’origine écossaise, qui dispose d’un pavillon de jardin sur une colline dominant la vallée de la Saale ? Et le nom du pavillon mentionné en anglais, Serenity ne serait-il pas un hommage à son ami ? Et encore ceci : on sait que Hölderlin a souvent évoqué la liturgie de l’amitié dans un cadre agreste. Et enfin, il aurait pu être influencé par l’Hymne à la Joie, composé par Schiller, à Iéna !

Ainsi des études comparatives stylistiques ont été faites, sur ordinateur, à l’aide d’une base de données, inhérente à l’œuvre de Hölderlin, au Centre de recherches de Aachen. Il est troublant de constater que les thèmes chers à Hölderlin se retrouvent dans le poème, notamment la symbolique de la lumière, du ciel, de l’amitié dans la sérénité, du Temple, l’importance de la nature… Mais il ne faut pas perdre de vue que ces thèmes, mots, concepts sont ceux qui agitent et habitent les penseurs, les poètes de cette époque.

Pourtant, grâce à un travail de recherches intensif de bibliographie, Reinhard Breymayer a réussi à retrouver ce poème édité à trois reprises. La première fois, il paraît dans le Musenalmanach de Göttingen en 1791. La deuxième fois quelque peu modifié, dans une édition suisse, Sommerstunden, erster Band (premier volume) d’Emilie von Berlepsch, en 1794 et enfin une troisième fois de manière anonyme, en Suisse à nouveau, dans la rubrique Garten-Miscellen du Cottaschen Taschenbuchs für Natur und Gartenfreunde, en 1797. Il s’agirait d’un pillage du médecin et botaniste suisse le Dr. Römer, car le poème diffusé ici est celui édité sous sa forme modifiée dans les Sommerstunden, mentionnant le nom de l’auteur : Emilie von Berlepsch.

Emilie von Berlepsch, invitée de Hölderlin à Bordeaux !

Emilie von Berlepsch, dont on redécouvre l’œuvre a sa place parmi des auteurs aquitains et près de Hölderlin, le poète-marcheur, visiteur éphémère de Bordeaux qui a contribué par son poème, En souvenir de… (Andenken) magnifiquement traduit par Jean-Pierre Lefèbvre aux éditions William Blake & Co. récemment, à révéler un peu d’Aquitaine dans le monde de la poésie allemande. Un terroir, un lieu ouvert sur l’ailleurs, se prêtant à des embarquements. Emilie von Berlepsch n’est pas seulement une invitée parmi d’autres écrivains bordelais, parce qu’elle partage avec Hölderlin, une même époque, une même communauté de pensée, le même idéal de fraternité, (de sororité), de retour à la nature, mais aussi parce que cette femme émancipée pour son époque, pose le problème de la condition féminine, désireuse de s’affranchir du modèle patriarcal.

Un souffle, un rythme, une respiration, un je ne sais quoi d’énergie émane du lieu de sa parole et incite à nous mettre en contact avec l’univers qui nous entoure, à nous mettre en route, à aller jusqu’au bout du chemin, dans un élan proche à la fois de l’être résolu et une posture quiétiste. Ce qui est en jeu dans l’œuvre des deux poètes est é-norme, hors normes, résolument actuel.

Que de notre esprit et de notre cœur jaillissent /Lumière et amour, force et sérénité,/De la pure plénitude d’être / À l’extrême beauté de la terre.

 NB. : On pourrait aussi reprendre, L’offrande à la nature, d’Anna de Noailles pour établir une étude comparative complémentaire.

À propos de la traduction

 Il m’a semblé utile de rester aussi près du texte que possible dans les deux traductions des poèmes : celui d’Emilie von Berlepsch Hymne an die Heiterkeit et celui attribué à Hölderlin Offrande à la mort, car je pense, mais je peux me tromper que c’est toujours la fonction qu’exerce le poème qu’il est nécessaire de retenir. Le problème serait-il alors de privilégier la signification rationnelle au détriment du caractère poétique ? Et où réside la vérité essentielle ?

La fidélité, il me semble consiste aussi à rendre les paysages (atmosphère, Stimmung) du lieu de l’écriture du poète. Et si parfois une phrase apparaît lourde, voire artificielle au lecteur, c’est qu’elle est forcément chargée d’éléments (philosophiques, symboliques, temporels) qu’il serait anormal d’alléger par des figures purement poétiques. Ainsi, la traduction n’est pas une recomposition où se mêleraient harmonieusement : contenu conceptuel, rythme, assonances, respiration intime, prosodie… Mais un peu de tout cela, sans jamais réussir à tout regrouper ? Las ! Le traducteur croit souvent être impartial, cependant il y a forcément quelque chose de l’ordre de l’interprétation singulière, (puisqu’il re-crée !). Ainsi, même une traduction dite littérale sur plus de 21 quatrains est souvent impossible à réaliser. Et dépayser le lieu de parole d’Emilie von Berlepsch ou de Hölderlin, afin de proposer une belle traduction, lisse, syntaxiquement correcte (corrigée), mélodique, agréable à voir et à entendre ne me vient même pas à l’esprit, tant je prends au sérieux mon rôle de simple passeur. La recréation n’est évidemment pas une création ex nihilo. J’ai choisi d’utiliser une langue, disons classique, soutenue, correspondant aux termes en usage à l’époque de ces deux poètes et penseurs, de rester ainsi très près du texte, et de renoncer ici à employer des formes rafraîchies.

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NOTES

(1) Première parution en 1791 dans le Musenalmanach de Göttingen ; deuxième parution en 1794 à Zürich dans Sommerstunden. Premier volume de Emilie von Berlepsch.
(2) Serenity, nom donné au pavillon de campagne dans ce poème
(3) Caledonia, (Écosse), Hamburg 1802, Emilie von Berlepsch, oeuvre dédiée à Herder.

 Bibliographie, sources

« The modern language review », Cambridge University Press, october 1960. Emilie von Berlepsch and Burns.
« Heiterkeit », Konzepte in Literatur und Geistesgeschichte. Sonderdruck 1997. Petra Kiedaisch / Jochen A.Bär (Hrsg.)Wilhelm Fink Verlag.
« Hölderlin und  die Heiterkeit » von Reinhard Breymayer.
« Hymne an die Heiterkeit » Nous Verlag, Thomas Heck,Tübingen 1985, p.79-4.2. Parallelen zwischen dem neugefundenen Einweihungslied und bisher bekannten Texten Hölderlins.
« Le lieu et la parole » Entretiens 1987-1997 avec Kenneth White. Éditions du Scorff, 1997. « Hölderlin », Éditions de l’Herne, 1989 – L’image de la Grèce chez Hölderlin et Heinse, de Jean-Louis Veillard-Baron.

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3. Remise des prix du Cénacle Européen au siège de la Société des Poètes Français, espace Mompezat

16 rue Monsieur le Prince, Paris le 14 juin 2014


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Présentation du Lauréat du Prix

Léopold Sédar Senghor 2014
Gabriel Mwènè Okundji pour l’ensemble de son œuvre

par Rome Deguergue, conseillère littéraire auprès du
Cénacle Européen de Poésie, Arts & Lettres de Paris

 

Né le 9 avril 1962 à Okondo-Ewo en terre Tégué du Congo-Brazzaville, Gabriel Okundji est Mwènè, c’est-à-dire porteur de paroles, chef spirituel garant de la mémoire de tout un peuple. Il grandit dans son village natal, élevé par ses mère et tantes, « Ces femmes nées sous le règne de la nécessité », tel qu’il les définit dans Énigmes, l’un des titres de son premier recueil. À l’adolescence, il découvre la capitale de son pays, fréquente le lycée de Brazzaville et arrive à Bordeaux, envoyé par l’État congolais, pour y faire des études universitaires de médecine.

À propos de sa quête poétique, on peut lire sur le site qui lui est dédié : « qu’elle se situe à mi-chemin entre la poésie onirique, cosmique et la pensée philosophique. Elle se veut avant tout une interprétation lucide des échos de la voix de la conteuse Ampili, l’inspirée du fleuve Alima et du majestueux souffle de Pampou, le mage des terres appelées Mpana. Ce sont ces deux maîtres donc, qui ont patiemment initié le poète à observer sur les sentiers de l’émotion humaine, une parole dans ce qu’elle révèle en termes de signe et de symbole, de lumière et de vérité, loin, très loin des bruits du monde ».

Lors de la 12e édition de l’Escale du Livre de Bordeaux, en bord de l’impétueuse Garonne aux eaux café au lait, les 4, 5 et 6 avril derniers, ont – entre autres événements eu lieu : deux temps forts autour de Gabriel Mwènè Okundji. Le premier scandé par ses traducteurs, critiques ; ceux-là mêmes qui ont œuvré, afin d’éparpiller ses paroles séminales au-delà des frontières géographiques et linguistiques ; le second, dédié à une mise en espace poétique par Gabriel Mwènè Okundji qui a murmuré, ouvert et partagé la parole et le chant, tissés de proverbes et autres métaphores, tels que déclinés dans la tradition des passeurs de palabres, dotée de « sa » touche singulière, utile à « apaiser l’âme et féconder l’émotion », mais aussi à : réveiller les mémoires assoupies.
Le deuxième rendez-vous majeur avec ce poète des ici & des ailleurs a lieu actuellement au sein du Marché de la poésie, place Saint Sulpice à Paris, puisque le Bassin du Congo est à l’honneur de cette 32e édition, au cours de laquelle Gabriel Mwènè Okundji incarne l’un des meilleurs ambassadeurs de la – parole de concorde à hauteur d’homme qu’il véhicule aujourd’hui, en faisant appel à notre conscience, dans le but de redécouvrir : la bonté du monde.

Enfin, en ce jour : samedi 14 juin lui est remis, à l’adresse de la Société des Poètes Français, 16 rue Monsieur le Prince à Paris 6e, le Prix Européen Francophone de poésie Léopold Sédar Senghor pour l’ensemble de son œuvre, prix initié par le Cénacle Européen de Poésie, Arts et Lettres. Il devient en cela le premier Africain à recevoir cette reconnaissance, en présence de membres de la famille du poète sénégalais, Léopold Sédar Senghor.
Et pour finir sans finir, entendons encore – l’âme palpitante, ces paroles extraites du dernier recueil édité de Gabriel Mwènè Okundji, Le Chant de la graine semée, éd. fédérop 2014, recueil offert à la Bibliothèque du Cénacle Européen… pour faire trace…

Cœur qui parle vraiment
Parle dans sa langue maternelle.

Qui chante l’injure attise la haine et soulève l’infortune
à recevoir l’insulte au soir on regrette la main tendue le matin.
il n’y a sur terre meilleur remède qu’une mémoire conciliante
ne point se désavouer face à l’humiliation, la vie est une offrande.

Qui n’est pas le fils de la panthère
N’est pas le fils de la panthère.
(…) ne rien perdre, ne rien oublier, toute chose précisée, abou, bia !

Enfin, accueillons ici & maintenant la parole de Mwènè de notre Lauréat, afin qu’il puisse et veuille bien nous faire don d’une parcelle de son dire chaloupé, de son chant murmuré, ainsi qu’il le souhaitera… Nous l’en remercions.

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4. Cénacle Européen des arts, de littérature & de poésie

Présentation de remise du Prix Cassiopée 2014 attribué à la Revue Éthiopiques
par la conseillère littéraire, Rome Deguergue

Le Prix européen Cassiopée, (ainsi nommé par le Président du Cénacle Européen, Jacques-François Dussottier, outre l’appartenance au mythe grec est l’une des constellations les plus remarquables de la Voie lactée) récompense une Revue internationale de langue française, dans le cadre de la Francophonie, chère à Léopold Sédar Senghor.

Le contact avec cette Revue, ainsi qu’avec son Directeur de la publication a été pris en 2013 par le conseiller littéraire, Michel Bénard à l’occasion de son voyage à Dakar, utile à œuvrer de conserve aux travaux pluriels de la Fondation Léopold Sédar Senghor.

Éthiopiques est une revue négro-africaine de littérature, de philosophie, de sociologie, d’anthropologie et d’art, dont le titre fait référence au recueil de poésie éponyme de Léopold Sédar Senghor, publié en 1974. Quoiqu’éditée à Dakar, cette revue se veut à orientation panafricaine. Le premier numéro est sorti en janvier 1975. Trimestrielle de 1975 à 1988, la parution de la revue est devenue semestrielle en 1989. Senghor en a été le Rédacteur en chef et l’un des principaux collaborateurs. La totalité des articles sont désormais consultables en ligne.

Représentant cette revue et parmi nous aujourd’hui, saluons les travaux pluriels de son Directeur de la publication, Alphonse Raphaël Ndiaye, expert-formateur dans le domaine du patrimoine culturel immatériel, qui a suivi une formation en philosophie, bibliothéconomie et ethnolinguistique et qui – a-t-on l’an passé appris par voie de presse sénégalaise – est devenu le nouveau Directeur général de la Fondation Léopold Sédar Senghor. Il s’est – entre autres missions attelé à la modernisation du centre des ressources multimédia de la Fondation, afin de la rendre accessible partout dans le monde. Cinq projets lui tiennent à cœur, dont la réhabilitation du centre de documentation, la revalorisation de la Fondation et l’inventaire des textes du poète avec des publications posthumes qu’il désire porter à la connaissance, tant des jeunes publics des lycées et autres universités que des adultes, des élites – repensant la marche du monde, et que les messages – aussi bien poétiques que politiques du poète et Président Senghor pourraient intéresser et influencer de manière tangible.

Pour revenir à la Revue Éthiopiques qui reçoit ici le bien nommé Prix Cassiopée, soulignons ici qu’elle est constituée d’environ 200 à 300 pages imprimées de textes d’érudition pluri-artistiques et disciplinaires négro-africains, aux accents à la fois : critiques, fédérateurs et modérateurs, s’intégrant cependant dans ce « tout-monde », cher à Édouard Glissant, et qui peuvent s’entendre tels des instruments, des outils de l’esprit – en recherche pour trouver – utiles à s’exercer à ce geste pertinent et authentique de mise au point, d’ajustement, de libération, d’espérance aussi, esquissé avec un esprit de lucidité et de concorde intérieure avérées, délivrant d’infinis kaléidoscopes d’alternatives, tissées notamment à l’endroit de « l’impasse identitaire » pour une meilleure connaissance et reconnaissance du bon usage du monde du vivant & des choses, de ce qui se dit, se pratique et se véhicule ici & d’ailleurs, là où demeure l’humain trop humain, proposant aussi sans doute à cet endroit : le dépassement conscientisé de l’intolérable souvenir des siècles de souffrances, via le respect, la prise en compte et la libre circulation des paroles et des corps, « comme mode de vie transnational » et « refus des cloisonnements et des limites » , dans le but de sortir de soi, de chez soi et d’aller avec les autres, en continuant bien sûr à « habiter la terre en poète » , et ce de manière poétique, mais aussi prosaïque, tel un Griot, ce poète et musicien ambulant, dépositaire de la tradition orale, et tel un Mwènè, passeur de paroles à hauteur d’homme, à l’oralité généreuse et réflexive, toujours en avance d’une éternité et qu’il est – juste et bon d’entendre…

À la fin de cette succincte présentation, notre hôte pourrait nous livrer quelques-unes de ses impressions, à propos de son parcours singulier en qualité de Directeur de la publication de la revue Éthiopiques. D’avance, nous l’en remercions !

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5. Cénacle Européen des Arts & des Lettres, Paris
Prix Léopold Sédar SENGHOR de Poésie, 2013

attribué à Jean-Paul MICHEL

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Présentation et communication : R.D.

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Livre remis au Cénacle Européen des Arts & des Lettres, Paris : Jean-Paul Michel ; « Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre » ; Flammarion, 2010.

Depuis plusieurs années, nous suivons – avec attention le parcours de notre lauréat du Prix Léopold Sédar Senghor, Monsieur Jean-Paul Michel et nous nous sommes souvent demandés pour quel autre bon motif que son écriture, nous aurions pu, en qualité de conseillère littéraire auprès du Cénacle Européen y présenter son dossier de candidature. Depuis moins longtemps, nous avons également pris connaissance des traductions de Madame Bona Kim, professeur, franco-coréenne qui a traduit en français des poètes coréens remarquables, et ce, sous l’attention bienveillante de Jean-Paul Michel qui est donc aussi : éditeur. Il nous sembla ainsi que cet heureux concours circonstanciel, – comme un signe auquel il est impératif de répondre, permettrait une double candidature auprès du Jury du Cénacle Européen qui entérina cette proposition avec enthousiasme.

Mais revenons à cette présentation du lauréat, Jean-Paul Michel, préparée comme il est d’usage, grâce d’une part, à la lecture au long cours de ses textes pluriels, et d’autre part en consultant diverses critiques littéraires à son propos que vous trouverez en intégralité sur son site, et si bien formulées[1] qu’il eut été dommage de ne pas les évoquer partiellement ci-après, afin de donner l’envie, le goût et d’éveiller la curiosité du public pour cette écriture tracée – de jour comme de lune – par un poète-penseur d’une profonde sensorialité ; arpenteur du monde des signes de l’être, pour qui la poésie doit, (je le cite) : « ouvrir des chances nouvelles au pensable, au visible, à l’audible et de leur donner une possibilité de plus ».

Jean-Paul Michel est né en Corrèze en 1948. Fondateur des éditions William Blake & Co en 1997 à Bordeaux, il est cependant et actuellement davantage connu en Allemagne, en Angleterre, au Canada et aux États-Unis qu’en France. À l’âge de dix-huit ans, il est adoubé par André Breton et son œuvre est saluée par de grands noms de la critique poétique. Philosophe, essayiste, spécialiste de l’Histoire de l’art, nourri entre autres de : Rimbaud, Mallarmé, Hopkins, Dante, ayant un temps publié sous le pseudonyme de Michelena, il écrit dans un poème dédié à la mémoire de Jean-Marie Pontévia qui fut son professeur d’esthétique à l’Université de Bordeaux, (je le cite) :

« Nous avons voué notre vie à des signes / Eux seuls pourront, maintenant, nous sauver ».

 En visitant les sites du poète : Jean-Paul Michel et William Blake & Co, nous constatons une nouvelle fois que Jean-Paul Michel a publié et publie de nombreux et grand noms de la poésie, dont contemporaine, telle celle de Gabriel Mwènè Okoundji, Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire, 2010, né au Congo Brazzaville en 1962, figure emblématique de la poésie de langue française, qui (je le cite) : « rêve de ré-enchanter la vie, au-delà du chahut du monde ».

 Dans un entretien initié par Michèle Duclos avec Jean-Paul Michel[2] nous relevons ces propos du poète : « Je vois une grande proximité de ces actes (écrire, imprimer) avec le fait de dessiner, peindre, graver, lever des pierres, bornes, monuments. Pendant une très longue enfance,  « connaître » ne fait qu’un avec le fait de recevoir des impressions : goûter, toucher, sentir, écouter, voir. Ces découvertes aventurées nous augmentent d’autant, en fait de joies, en fait de peines. Plus tard, sous le coup de ce sentiment de tant d’inconnu tout proche, on recherche activement des sensations nouvelles. N’étaient ces aventures de l’expérience, ces mésaventures, nous n’aurions d’autres mondes qu’imaginés. Les arts de l’œil ont disposé, chez moi, très tôt, d’une puissance d’effet spéciale. Ils ont nourri ma rêverie, lui ont offert des occasions multipliées, nombreuses, souvent brûlantes, lesquelles ont infléchi sensiblement ma vie à venir ».

Plus loin encore, dans ce même entretien, on peut entendre Jean-Paul Michel confier : « Depuis une adolescence assez tendre l’acte d’imprimer s’est largement confondu à mes yeux avec l’acte d’écrire – Tracer des signes, choisis avec soin, avec le sentiment, assez vite, d’une difficulté spéciale de l’entreprise, touchant la manière, la justesse, la portée requises, d’un danger, aussi ; d’une responsabilité, de la forme non moins que du fond, qu’il faudrait assumer, et pour toujours, puisqu’on avait écrit ; le devoir subséquent de conserver l’empreinte de ce geste, d’en enregistrer la trace : garder la figure des inscriptions dont nous avons cru devoir prendre un jour le risque ; tout cela ne s’est jamais vraiment séparé, chez moi, depuis lors ».

Une note de bas de page nous éclaire, sur cette « adolescence assez tendre », car Michel y explique : « J’ai réalisé, matériellement, comme « éditeur », mon premier livre à l’âge de dix-sept ans : « Le Roi », de Mohammed Khaïr-Eddine, en 1966, à Brive, sur une presse de récupération ».

Le titre du volume de poèmes : « Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre », (Flammarion, 2010) reprend plusieurs textes édités au cours des dernières décennies. La typographie y est saisissante, étonnante, mouvante, ponctuée de tailles de police plurielles, de plages pélagiques réflexives, qui confèrent un souffle particulier, obligeant à renouveler nos propres modes / codes de lecture et de scansion à, et de l’oralité, réanimés par des rythmes intérieurs singuliers : ceux du poète, et en échos pérégrins diffractés : les nôtres. On reconnait ici le savoir-faire, de l’homo faber, de l’éditeur, Michel, féru d’art, de calligraphie, des « signes » qui « sont l’être de l’être » et du livre d’art. À ce propos, j’ai pris soin d’acheminer en ce lieu, deux livres d’art, acquis il y a quelques années sur le stand de l’éditeur de William Blake & co., lors de deux rendez-vous littéraires, l’un bordelais et l’autre parisien.

Le premier s’intitule : « Proverbs of hell / Proverbes de l’enfer »[3], dans lequel l’élégante et austère calligraphie de Franck Lalou se fait l’écho transcendant des voix du corpus évoluant en langues anglaise et française, côtoyant les illustrations, habillées de : noir /or / rouge, s’égrainant du fragment au tout, et vice et versa, en des sortes d’aplats, de collages, de « lithographies » initiant des variétés d’espaces à géométrie variable, dans lesquels le lecteur effectue une véritable plongée, tantôt en un vertige circulaire, tantôt en une descente fulgurante (aux enfers) tout au long d’un plan coupé, incliné. Ailleurs, ce sont quelques mots calligraphiés, décryptés à travers une sorte de hublot pratiqué sur une page et qui s’avère : océan de mots calligraphiés qui occupent la totalité de l’espace sur la page qui suit. La réalisation technique et artistique se décline ici avec une hardiesse et un sens de la perfection étonnants. Combien de temps et de palabres d’amitié traversière aura-t-il fallu, à tous et à chacun des intervenants pour produire ce livre d’art ?

Et l’on se prend à réfléchir au « caractère fortuit » des choses, à propos justement de l’invention de la lithographie, (du grec lithos, « pierre » et graphein, « écrire »), qui selon la tradition, serait une invention fortuite. En effet, en 1796, le dramaturge allemand, Aloys Senefelder ne trouvant pas d’éditeur pour ses pièces décide de les graver lui-même. Le cuivre étant trop cher, il utilise une pierre bavaroise, tendre et lisse dite « pierre de Solenhofen ».  Cette technique d’impression à plat que tout le monde connaît permet ainsi la création et la reproduction à de multiples exemplaires d’un tracé exécuté à l’encre ou au crayon sur une pierre calcaire.

 Ici cependant : la pierre est virtuelle, mentale, c’est sur elle que s’appuie le projet éditorial, et rien ici n’est fortuit ! Il s’agit « simplement » du travail assidu, consenti pour réussir cette entreprise ; aventure éditoriale entre amis de cœur : le créateur-érudit-poète-penseur-éditeur, osant avancer sa sapience acquise au fil des ans, tout en alliant son geste intuitif, incisif à celui du calligraphe, de l’artisan, du typographe, brefs de tous ces passionnés qui redonnent de la saveur au faire par le « goût des choses », gôut retrouvé, éprouvé et ainsi prouvé. « Ce qui maintenant est prouvé n’était autrefois qu’imaginé »[4].

Le second livre d’art s’intitule : « Les signes sont l’être de l’être »[5]. « L’ami d’encre et papier » retrace et renouvelle ici également les textes-maximes-aphorismes de Michel en sa calligraphie, ponctuée de grandes arabesques, traces et autres traits, jets et gestes d’encre, ainsi que de maints petits cachets, – sceaux de calligraphe, emplis de couleurs noire et rouge : toujours les mêmes en leur forme, et toujours différents en leur fond, à la quantité de couleurs et de tracés picturaux aux proportions différenciées.

Mais revenons au recueil évoqué avant cette incursion dans l’univers de notre lauréat en sa qualité d’éditeur d’ouvrages d’art, et reprenons le cours de nos remarques à propos du livre : « Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre ».  Nous en étions à observer les textes, comme posés là, tels : un chuchotement, une confidence, un penser ordonné à haute voix, et qui résonnent / raisonnent d’écumes du dire ou du vivre de compagnons de route qui comptent pour l’auteur, tels : Dürer, Hölderlin, Giacometti, etc.. On les pressent turbulents, denses, pressés d’ardents désirs de participer de cet art poétique singulier qui est – de fait : d’avant-garde, moderne, contemporain, sensoriel, philosophique, « humain, trop humain », mais aussi parfaitement singulier par cette manière de mettre en mots, en images : « La musique de ce qui est »[6]. Ces textes se livrent parfois, « à sauts & à gambades ». Ils sont souvent graves, vigoureux , resserrés, reliquats essentiels, rétrécis à leur plus simple et juste expression, comme justement : écrits « avec des ciseaux »[7]. Maximes. Aphorismes. Sentences. Fulgurances épiques. Brûlures. Intuitions plurielles. Fugues serpentines. Variations in-finies des signes de l’être, tenu debout, au monde, par ces rythmes – andante ma non troppo et qui s’entrechoquent soudain avec des accents proprement stockhausenniens, d’une grande sensorialité et cérébralité mêlées, si je puis m’exprimer ainsi. « La musique… » écrit Michel (p.83), la musique «… seule a pouvoir d’habiter l’espace entier de l’âme. Elle en fait une bête vivante. Ici il croise des musiques rondes avec, là, des droites des angles vifs des cercles – portant au désordre (…)». (Fin de citation).

« L’ordre et le désordre » de l’intelligence de l’intuition créatrice « in progress » sans doute, comme une affirmation de présence au temps, à l’étant, à l’être-là, à la fois : prescient et en apprentissage in-fini, sans désir de rompre avec une certaine conscience de la tradition, en une – tentation  épurative & du dire vrai, relevée dans les deux citations suivantes :

« Ô ces poèmes d’expression malades, les laver… »[8] ou bien encore :

« Pour ne pas mentir ce poème / devrait apaiser comme un / jardin / On y devrait pouvoir entendre le cri / de l’oiseau noir posé sur l’anse d’une amphore dans / la « maison du marchand de fruits ». / Oiseaux dauphins grappes oiseaux fleurs /– beaucoup d’oiseaux – figuiers / espaliers & / treilles / – comme autant de chances de / rendre à jamais / présent / ce qui paraît / perdu[9] ».

Nous sortons de la lecture du recueil, « Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre », qui est à la fois emprunt de délicatesse, de vigueur et agité, agitato, giocoso moderato – Stetto, au sens musical du terme, comme brusquement projeté dans un ciel de printemps après le passage de puissantes ondées. On se sent : – éclairci – rincé par la pluie – déchiffonné – augmenté – défragmenté – vif – désentravé – un – et prêt à aller, (hors du désordre, hasardeux labyrinthe des mots ?), dotés d’une meilleure compréhension de ce qui est encore à chercher hors de soi – par un phénomène de dédramatisation d’échos décrescendos du moi, comme si ces textes avaient décoché une flèche, délivré un message d’une grande ouverture, porosité, disponibilité à être entièrement, résolument au monde. Et nous entendons le poète lorsqu’il écrit (je le cite) : « Manquer à la joie, c’est manquer à l’être »[10] ou encore « Se tourner vers un autre point suffit à nous changer tout entier » [11]. Une question de regard ! Rainer Maria Rilke pour sa part avançait : « Ich lerne sehen ». J’apprends à voir. Et nous avec. Une question de mérite du lecteur, aussi ! lorsqu’il tente de tous ses sens en éveil d’accéder à la compréhension de ce qui se fabrique ici, sous ses yeux, et qui le travaille ensuite à – et de l’intérieur, alors même que le poète nous prévient : « Tant d’élans pour, à la fin, tant d’énigme »[12]. Utiliser – le principe de relativité est alors, dans ce cas précis, fortement conseillé.

Dans la revue World Literature Today, 2003, Michael Bishop écrit à propos de l’écriture de Jean-Paul Michel : « (…) La poésie, loin d’un affaissement en quelque impuissance assumée, des modes résiduels de la crainte et de la mélancolie, affirme de cette manière son audace, reconnaît sa puissance, (…) n’hésite pas devant la libre, l’honnête, la réjouissante « folie de nommer » (…). (…). La célébration (…) de ce qui est n’est pas tant un « calcul » rationalisant qu’une « brûlure » (…) une passion, les flammes d’un désir, une intensité, une aveuglante, instinctive consomption d’être – laquelle, pensée au-delà de toute signification, produit un profond sens émotionnel et ontologique. Aimer est, ainsi, le seul geste « nécessaire », donnant valeur, faisant face à tout le « mal » que nous pouvons sentir « mordre » en nous. Il faut lire Jean-Paul Michel. On exulte ! ».

Et le même Michael Bishop qui nous exhorte à effectuer une lecture vive de Jean-Paul Michel propose aujourd’hui, sa pérégrination de lecture personnelle dans l’ensemble des textes parus dans les trois volumes aux éditions Flammarion, de 1997 à 2010, sous le titre : « When One Comes from a World of Ideas, Vast is the Surprise» / « Quand on vient d’un monde d’Idées, la surprise est énorme », en édition bilingue.

À son tour, Gérard Noiret, rédige dans le journal « Le Monde » un texte dont nous citons ci-après un extrait figurant sur la quatrième de couverture du recueil, « Le plus réel est ce hasard, et ce feu »[13] : « Le livre de Jean-Paul Michel, (…) compte parmi ces exceptions à partir de quoi les époques définissent les règles. Il ne ressemble pas. Il n’est pas comme. Il balise à lui seul une part du champ littéraire qui s’est ouvert après plusieurs décennies de remises en cause contradictoires, en proposant leur dépassement, non leur grossière négation. Regroupant vingt années de pratiques constantes (1976-1996), il est tout entier porté par un mouvement ascensionnel, par un désir de conquête du sens et du « goût des choses ». (…). À force de travail sur soi, de fréquentation des plus grands (Rimbaud, Bataille…), Jean-Paul Michel, plus conscient que beaucoup des impostures de l’artistique, pose les bases d’une confiance nouvelle dans l’art. Son chant, âpre et parfois douloureux, redimensionne le lyrisme. Dans un siècle qui aura traqué partout l’individu et l’aura pourchassé (…) jusque dans le théorique et le symbolique, cela n’est pas sans importance ». (Fin de citation).

« Le goût des choses » poussé jusqu’à aimer, vouloir, décider de pratiquer une large ouverture, à éprouver ce sentiment extra-ordinaire (tel le « sentiment océanique » émersonnien) à propos de ce qui nous envahit, nous élargit, nous déplace ; ce qui est, là, de manière immanente, permanente, à saisir en un va et vient réflexif entre l’intériorité et le grand dehors, éprouvé dans le – réel le plus réel. Ainsi défini par Jean-Paul Michel : « Le réel ? L’extériorité de ce qui est sans nous, hors de nous, avant nous, procès sans sujet ni fin, a-humain, hors tout « sens », et, comme tel, irreprésentable ».[14] (Fin de citation) et cependant décliné en échos diffractés de poétique ouvrante. Que nous suggère ce lexique particulier utilisé par Michel et qui – en nous bat la mesure du pas du « Wanderer », du randonneur, de l’arpenteur du monde, sur une autre voie ouvrante, à l’écoute de l’appel du dehors ?

Entendons à nouveau ci-après une énumération forcément non exhaustive de mots évoqués précédemment, dotés des ricochets réflexifs et qui font « ah ! » dans le texte ou le contexte (d’après le Aha ! Erlebnis)[15], ainsi que dans notre esprit. Telles des flèches dirigées vers d’autres pistes de recherche pour trouver, il s’agit ici d’une invitation à réaliser dans l’allégresse et le désir de – voir pour savoir – : une proménadologie, dont les notes majeures sonneraient, comme cette fameuse « musique de ce qui est » : « Ouverture. Regards. Goût des choses. Le plus réel. Joie. L’être.[16] « Se tourner vers un autre point suffit à nous changer tout entier »[17]. Tracer des signes. « Boire le monde réel jusqu’à la lie ». Quelque posture de Breton : « pour changer le monde » et « changer la vie ». Un courant de pensée et une pensée qui court en une manière d’écrire, qui est aussi une manière de vivre portant l’empreinte d’une spiritualité attestée, dénuée de prosélytisme, sans chapelle, sans école, sans système arbitraire, sans volonté d’être à la mode, mais vecteurs, passeurs, dont les réflexions ductiles participent d’une meilleure compréhension de la marche du monde sans doute. « Connaître » expliquait Michel « ne fait qu’un avec le fait de recevoir des impressions : goûter, toucher, sentir, écouter, voir ». « N’étaient ces aventures de l’expérience, ces mésaventures, nous n’aurions d’autres mondes qu’imaginés ». « La célébration (…) de ce qui est ». Oser le dépassement. Conquête du sens. De l’être. De l’être-là. (Dasein. Da-sein). « Conscient que beaucoup des impostures de l’artistique, pose les bases d’une confiance nouvelle dans l’art », etc.

Des concepts, des pratiques qui rappelleraient de manière troublante, mais ici, – non encore vérifiés, les sources, les perceptions et autres regards portés sur le grand dehors par le fondateur de la Géopoétique, Kenneth White[18] ; celui-ci même qui a collaboré avec Jean-Paul Michel[19] à une traduction nouvelle du fameux poème, « Andenken /Souvenir » de Hölderlin à Bordeaux.

Dans un récent colloque international[20]à Cagliari, en Sardaigne, nous présentions une communication dans laquelle nous mesurions avec précaution la « distance » qui sépare, et les travaux, mouvements de pensée et autres cartographies de la mémoire qui pourraient faire « archipel » dans le cadre de la thématique alors proposée : « Des Avant-gardes à l’Intuitisme : regards croisés », en évoquant certains aspects acheminés par la Géopoétique. En effet, animés depuis de nombreuses années par un esprit ouvert sur la : géo-poésie, la similaire lecture des lignes de la terre[21], nous aurions peut-être tendance à relever ici hâtivement des correspondances, de chercher une « réciprocité de preuves », comme disait Mallarmé, entre les pratiques poétiques des deux écrivains que pourtant tout semble séparer. Pratiques variables, liées au savoir, au savoir-faire, à la « question de l’« orientation » consciente », à la « confrontation multiforme de Michel avec l’expérience »[22].

L’expérience passée à sortir de soi, de chez soi, à tenter de gommer tout ce qui fait écran, à se laisser emporter loin du lieu de l’écriture solitaire, de sa table, de l’ordinateur, du chat alangui à l’aimable regard bridé, pour retrouver les beautés de la nature, celles qui laissent sur les lèvres, des traces, comme un goût de sel, de la vie nue, directe, promesse de sources vives et reçue en plein cœur. Des lignes visibles du grand dehors : recueillir les rumeurs de vents, de tonnerre & de clyménies dévoniennes stratifiées moulées… Et à plein regard : saisir ce qui est, se vit, se présente de manière tangible, topologique, dirions-nous et qui a tout lieu d’être repensé – autrement , en ces laboratoires « de l’aube » de l’un et de l’autre écrivain, utile semble-t-il à dégager du sens, tout en conservant intacte la charge émotionnelle éprouvée en ce « chaoscosmos » exponentiel, intuitionné, puis vécu : tel quel. Le poète est « celui qui fait », mais aussi celui qui prend des mesures, « la mesure » de toute chose par rapport à des critères : esthétiques, humains, terrestres, cosmiques, tel que l’entendaient les Grecs de l’Antiquité qui y adjoignaient la dimension du rapport aux dieux, de la distance entre la terre et le ciel ; ce que, à son tour, Martin Heidegger a traduit par une posture flexible, réorientée, tenant compte des variations, écarts, probabilités et autre système de relativité, modifiant, informant la perception de ce qui est.

Afin d’avancer, de lieu en lieu, porteur des textes de ces explorateurs, poètes, et autres penseurs qui ont comptés et comptent pour soi. Avancer sur ce chemin à la géologie littéraire jaillissante. Avec cette définition lucide du réel et de la quête poétique, qui ne souffre pas « l’à peu près », la négligence, tel que l’entendait aussi Rainer Maria Rilke[23] et tel encore que formulé par Michel : « Le réel, un Chaos ; le poème, ce qui nous reste, pour faire face ».

Et même si les formes que revêtent les deux « styles » d’écriture des deux poètes-penseurs, – utilisant une manière forcément singulière de dire, de décrire et de vivre le réel, (plus ou moins irre-présentable), mais avec la même exigence, obstination, respect quasi sacré, consacrés à chercher et à trouver dans la langue : les mots justes, – donc la vérité ; ce qui dénoterait une forme de résistance contre la facilité, l’utilitarisme, le formatage, le sectarisme ; tous deux dotés oserais-je dire : d’une sorte de scepticisme rayonnant ; d’une extrême vigilance ; d’honnêteté intellectuelle, orientées par une grande volonté de liberté intérieure (qui a son prix) – même donc, si ces deux écritures sont indéniablement et actuellement différenciées, comme une photo et son négatif, ici en leur expression littéraire, en frange de sources inspirantes, revisitées par l’esprit de philosophie – en est-il véritablement de même, quant au fond, au territoire, au champs, au littoral, sur lesquels s’inscrivent les données résultant de ces recherches, en constante évolution d’intuitions créatrices, puisées dans – la présence qui rend le vivre : plus fort – au monde du vivant & des choses ?

À cet endroit, Michèle Duclos, spécialiste de Kenneth White et lectrice, critique de Jean-Paul Michel pourrait sans doute prolonger et étayer cette intuition première.

« L’espace de création ainsi ouvert est le terrain d’un événement donnant lieu à un mouvement paradoxal d’extraction et d’incorporation de la perception autant que de la forme. La présentation prend progressivement corps dans ce qui est créé, le marquant du sceau de l’artiste ; ce qui a fait si souvent dire, dans un raccourci elliptique, que toute création est un autoportrait[24] ».

Autoportrait projeté vers l’extérieur, et forcément travaillé, transformé par l’existant concret qui œuvre en miroir performatif, dé-formant, re-formant, via ces vibrations du clair-obscur ; syllabes d’eau grammaire du ciel déroulant pour le poète à l’écoute : alphabet & calligraphie intergalactiques, à même les plis & replis mus par de grands voyageurs.

Mais, à suivre ce chemin de vie « vouée aux signes » devient-on moins angoissé, plus serein ? Vit-on mieux dans l’acceptation de ce que nous entendons de ces signes décryptés en, et hors de soi ; de ce que le poète qualifie de « beauté violente » née, éprouvée en étant au monde ?

L’avenir appartiendrait à ceux qui savent faire la lecture des signes.

Oui sans doute, mais ici, nous n’avons pas cru bon de revenir sur un geste interprétatif en cascade de signes infinis, où nous aurions pu reconnaître quelques mouvements de l’âme et de la pensée dans l’air du temps, à l’époque pré romantique du visionnaire, William Blake par exemple, ou songer à l’aspect parfois terrifiant de la « Weltanschauung » de certains romantiques allemands, ni rappeler qu’en cette poésie michélienne se puisse lire aussi en miroir, la férocité de la nature, de la vie – en temps de guerre, en temps de paix, ni parler de la puissance du rêve chez Breton, qui apporterait peut-être certaines clés à propos de la manière dont fonctionnerait (encore) un inconscient, orientant ou intuitant une manière de… et si bien explicitées par Freud, ou bien encore évoquer l’écriture contrôlée / contrôlable par la raison (pure ?) ou poser une fois encore que le réel est fait d’irréalité, « d’irreprésentabilité », comme le dit aussi Michel, mais notre volonté fut de proposer à la fois, de pratiquer une pause, et de freiner la recherche frénétique, au cœur des strates du corpus, afin d’en dégager, – en toute candeur, en toute simplicité, quelques impressions fugitives étagées sur différents niveaux de lecture, tel un contre-point à ce que d’aucun qualifierait d’ : « inquiétante étrangeté » à surfer sur les grandes vagues de la poétique de Jean-Paul Michel. C’est un choix singulier. Ce fut le nôtre.

Et de quoi encore, ce regard porté et prolongé au-delà du visible, du préhensible, né d’une alchimie émouvante, entre le tissage, maillage ténu opéré par une relecture tangible du dedans de la langue, expérimentée au dehors, est-il vraiment le nom ?

À la manière de Friedrich Hölderlin, nous ressentons cependant que « Toujours et partout la vie nous réserve des joies » et une valse de surprises. Nous pensons aussi à Wallace Stevens, lorsqu’il prophétise que « les grands poèmes du ciel et de l’enfer ont été écrits, reste à créer le poème de la terre ». Michel a posé et édité : « Les proverbes de l’enfer », comme une parole nécessaire – lieu de passage vers quel autre espace mental, géographique, d’avant-garde, moderne, contemporain, à venir, dans lequel « habiter en poète », en géo-poète & géo-penseur ? Le géo-poème serait né d’un esprit attentif, d’un murmure passé par les saisons de la terre, parlant au jour, à la lune, aux empreintes d’ailes, à la pluie, à la pierre, à l’orage et aux ancestrales étoiles fuyantes d’un autre vivant. Ah ! je m’égare en circonvolutionnant aimablement en tentant ce que White appelle « rassembler des signes permettant de créer un contexte vif et rayonnant »[25].

Est-il pour autant utile de chercher ainsi quelques signes de convergence entre l’écriture de Michel et celle de White, alors même que John Taylor pose que : « Le livre de Jean-Paul Michel, (…) compte parmi ces exceptions à partir de quoi les époques définissent les règles. Il ne ressemble pas. Il n’est pas comme. (…) » ? Sachons ici conserver intacts, en nous, les échos de l’éclat et du mystère d’une expérience de lecture de cette langue qui cesse d’analyser, de dissocier, afin de demeurer dans la présence pure de l’être et des choses !

La question qui se poserait ne serait-elle pas tout simplement de savoir sur quelle route pérégriner à présent, – telle qu’est la terre  – tels que nous sommes ?

Pour finir sans finir, « sinon achever, du moins poursuivre »[26] et « ouvrir » cette présentation, sur un possible d’ailleurs traversier, où fut sans doute puisée quelque parole poétique de « tant d’inconnu si proche » ; de « si proche et si lointain », ainsi que l’exprimait encore dans cette dernière citation, Friedrich Hölderlin, j’oserai ici ce propos de John Taylor présentant Jean-Paul Michel, (je le cite) : « assimilant la lecture de Hölderlin à « recevoir des coups »[27] laissant ainsi suggérer comment sa propre œuvre, puissante, nous frappe nous aussi ! ».

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Quelques bribes de vers, ici en partage [28]:

« L’âme ne trouve rien en elle qui la contente. »

Elle doit prendre corps d’images dans « le dehors ».

Il faut que l’esprit se fasse image pour que t’apparaisse un peu / ton corps.

« Le poème est le corps de l’enfance.

Le poème est le corps perdu. »

Il va dans le dehors un bandeau sur / les yeux.

L’âme est l’autre nom de / la douleur ».

Et ceux-ci enfin[29] ; quatre réflexions aux accents de philosophies orientales :

12.

Si tu rencontres meilleur que toi, sers-le.

Tu en deviendras d’autant meilleur.

8.

Le nom vrai est Chance.

L’autrement nommer diminue.

9.

Ce que tu désires, cela te sera donné.

31.

Ce que nous sommes condamnés à

manquer, le langage le fait advenir.

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[1] Critiques littéraires : Michèle Duclos, angliciste, traductrice, critique littéraire bordelaise, ayant reçu le prix Aristote du Cénacle Européen, en 2011 ; Michael Bishop, anglo-canadien, professeur émérite à Dalhousie University, traducteur et poète ; Gérard Noiret, journaliste au journal Le Monde, ainsi que John Taylor traducteur, essayiste, écrivain américain qui vit en France depuis 1977.

[2] Entretien paru au printemps 2001, dans le numéro 11 de la revue en ligne « temporel.fr » et à lire sur le blog de Jean-Paul Michel. Maître de Conférences honoraire, agrégée et docteur, Michèle Duclos a consacré son enseignement et sa recherche à l’université Michel de Montaigne de Bordeaux à la poésie britannique et irlandaise contemporaine. Sa recherche a porté essentiellement sur le poète Kenneth White à qui elle a consacré sa thèse et de très nombreux articles.

[3] In : « Proverbs of hell / Proverbes de l’enfer »  ; calligraphie édition originale de Lalou ; textes français de Angela Esdaile ; Alias et William Blake & co. Éditeurs, 1996. Cent ex. sur vélin d’Arches et 1100 ex sur papier de création Cyclus.

[4] In : « Proverbs of hell / Proverbes de l’enfer »[4],  ; calligraphie édition originale de Lalou ; textes français de Angela Esdaile ; Alias et William Blake & co. Éditeurs, 1996.

[5] In : « Les signes sont l’être de l’être », Jean-Paul Michel ; William Blake & co.2000.

[6] « La Musique de ce qui est » ;  « The Music of What Is », John Taylor, in Paths to Contemporary French Literature, Volume 3, traduit en français par Michèle Duclos.

[7] « Pour moi, dit-il, hélas, j’écris avec des ciseaux », Via di levare, Sur trois livres, Entretiens avec M. Sebban, William Blake and Co., 2005.

[8] In : Jean-Paul Michel :  « Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre » Flammarion, 2010. Cahier deuxième p. 133.

[9] In : Jean-Paul Michel, « Le plus réel est ce hasard, et ce feu », Flammarion, 2006 ; p. 168

[10] In : 20. « Les signes sont l’être de l’être », William Blake & Co. Edit., 2000. Jean-Paul Michel et Lalou, calligraphe ; 310 ex. 60 ex sur vélin d’Arches ; 250 sur bouffant ivoire, tous signés par l’auteur.

[11] In : Jean-Paul Michel :  « Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre » p.199 ; Flammarion, 2010.

[12] Ibid p.170.

[13] In : Jean-Paul Michel, « Le plus réel est ce hasard, et ce feu », Flammarion, 2006

[14] Extrait de l’entretien paru au printemps 2001, dans le numéro 11 de la revue en ligne « temporel.fr ».

[15] Aha ! en psychologie ce terme se réfère à la reconnaissance soudaine, intuitive de formes entrainant la solution d’un problème. Le terme a été inventé par le psychologue allemand Karl Bühler. Est-ce du même ordre que Euréka ?

[16] In : 20. « Les signes sont l’être de l’être », William Blake & Co. Edit., 2000. Jean-Paul Michel et Lalou, calligraphe ; 310 ex  60 ex sur vélin d’Arches ; 250 sur bouffant ivoire, tous signés par l’auteur.

[17] In : Jean-Paul Michel :  « Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre » p.199 ; Flammarion, 2010.

[18]Institut de géopoétique, créé en 1989, à Trébeurden par le professeur, penseur et poète d’origine écossaise, Kenneth White.

[19] « ‎Souvenir de Bordeaux. Un poème, suivi de cinq lettres ». ‎William Blake & Co 1984 In-4, en feuilles, couverture imprimée. Edition originale de cette traduction. Texte original et traduction nouvelle par Kenneth White et Jean-Paul Michel. Tirage unique limité à 600 exemplaires numérotés sur vélin d’Arches.

[20] Colloque International à l’université (dép. de phi. Litt. Ling.)de Cagliari, Sardaigne, mai 2013 ; « Des Avant-gardes à l’Intuitisme, regards croisés ».

[21] Création d’ADPA (Atelier De Plein Air), concrétisés in situ avec de jeunes publics francophones de par l’Europe, en variations et autres accents de géo-poésie, d’après le précepte qu’une meilleure connaissance de la nature confère une meilleure connaissance de soi.

[22] In : « La Musique de ce qui est » ;  « The Music of What Is », John Taylor ; voir note [23] … à propos du poète, Félix Arvers.

[24] In « Artiste Féminin singulier » de Thierry Delcourt ; éditions l’Âge d’homme 2009 ; p.101.

[25] In : Kenneth White ; « Le Plateau de l’Albatros », Grasset.

[26] In : Jean-Paul Michel :  « Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre » p.203, Flammarion, 2010

[27]« Ich lese Hölderlin, wie man Schläge einsteckt »/« Je lis Hölderlin comme on reçoit des coups ». Édition bilingue. Texte original français. Traduction allemande par Rüdiger Fischer, Verlag im Wald / William Blake & Co. Edit, 2011.

[28] In : Jean-Paul Michel. Feuillet seizième dans le chapitre 1, « Fragments d’un corps cruel », p. 45 in : « Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre », Flammarion, 2010.

[29] Ibid, note 27, mais se rapportant à l’ouvrage : « Les signes sont l’être de l’être ».

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6. Cénacle Européen des Arts & des Lettres, Paris
Prix HORACE de traduction, 2013

attribué à Madame Bona KIM

Bona kim

Présentation et communication : R.D.

Livre remis au Cénacle Européen : YI SANG, Cinquante poèmes ; Les ailes (Le pivot de l’esthétique coréenne), Textes traduits, présentés, commentés et annotés par Bona KIM ; préface de Régis Ritz, Président honoraire de l’Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3, William Blake & Co. édit. 2002.

Je tiens à remercier chaleureusement toutes les personnes présentes en grand nombre répondant ainsi à l’invitation concernant la remise des prix du Cénacle Européen des Arts & des Lettres, initié par notre Président, Jacques-François Dussottier, parmi lesquelles : M. l’Ambassadeur Henri Senghor, M. Jean Paul Jourdan, Président de l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 ; Mmes Choi Jung Rae et Bouriane Lee, Attachées de l’éducation nationale à l’Ambassade de Corée ; Mme Eun Suk Choi Chabal, Maître de Conférences à l’Université de Le Havre ; M. Eddy Dufourmont, Directeur des Langues orientales à l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, ainsi que trois étudiants de coréen , amis de notre lauréate. Toutes les personnes précitées, ainsi que l’ensemble du public honorent tout particulièrement le Cénacle Européen de leur présence, ponctuant ainsi le grand intérêt que tous et chacun portent aux travaux pluriels de ses lauréats, et à cet endroit de ceux de Mme Bona Kim.

En introduction à cette présentation de notre lauréate du prix HORACE de la traduction, je tiens à souligner que nous retrouvons ici la Maison d’édition créée par Jean-Paul Michel, à qui nous venons de remettre le prix Léopold Sédar Senghor de Poésie, 2013, en raison du fait que depuis plusieurs années déjà il encourage le travail de traduction remarquable de Bona Kim, notamment à propos de ce recueil offert au Cénacle européen, du poète, romancier et essayiste coréen, YI Sang, (mieux connu en Allemagne notamment qu’en France) et dont la quatrième de couverture nous révèle qu’il est :

« Né à Séoul en 1910 et mort à Tokyo en 1937. YI Sang a joué un rôle éminent dans l’ouverture de son pays à la modernité. En rupture avec le lyrisme traditionnel, ouvert à la littérature occidentale, constamment en recherche de voies nouvelles, il fut victime de l’incompréhension de ses premiers lecteurs. Mais ce poète maudit [le Rimbaud coréen] est, de nos jours, reconnu comme un écrivain majeur en Corée, en Europe aussi, et il est étudié avec passion pour pénétrer les secrets de sa pensée et de son art énigmatique. En introduisant le « moi » dans son œuvre, YI Sang ne heurte pas seulement de front une civilisation qui l’ignorait, mais il met tout homme devant les questions existentielles. Comment exprimer la force de ces idées neuves ? Les poèmes de YI Sang sont des « créations expérimentales » pour interpeller vivement le lecteur. Son écriture innovante a puisé dans la richesse de sa culture à la fois scientifique, artistique et littéraire et dans l’étrangeté douloureuse de sa vie. Aussi son œuvre a-t-elle marqué un tournant, faisant de lui « le pivot de l’esthétique coréenne ». Ce recueil présente 50 poèmes et la nouvelle Les Ailes, traduits, annotés et commentés par Bona KIM, qui n’a cessé d’enrichir sa connaissance de YI Sang depuis la thèse qu’elle lui a consacrée en 1982 ». (Fin de citation).

Il n’est ici sans doute pas inutile de rappeler qu’entre deux cultures si différentes, le passage d’une langue à l’autre est extrêmement délicat. L’analyse subtile des perceptions des styles et des cadences, des raisonnements propres à la civilisation extrême-orientale, des combinaisons des idéogrammes, si riches de plusieurs sens, l’ambiguïté des mots et des tournures grammaticales, tout ceci et plus encore, doit par conséquent « s’opérer » avec justesse, rigueur, porosité et grande sensibilité. Ainsi, le travail de traduction de Bona KIM combine-t-il remarquablement – aux dires des spécialistes, mais aussi du simple lecteur éveillé, la conservation, la régularité, le rythme et la densité des images, ainsi que la fluidité, le souffle de l’agencement textuel.

Mais revenons au chemin de vie de notre lauréate du prix de traduction Horace, Bona Kim. Elle est née à Séoul, en Corée du Sud. Jeune fille, elle était déjà connue dans son pays pour sa poésie, et c’est à Paris qu’elle voulut se rendre pour suivre les cours des Beaux-arts, ce à quoi ses parents répondirent : « À Paris oui, mais seulement à la Sorbonne ». Auparavant, elle fit des Études de Langue et Littérature coréennes classiques et modernes à l’Université Seongshim, puis des études de Langue et Littérature françaises à l’Alliance Française (en préparation aux études en Europe). Elle fut professeur de coréen et de français au Lycée Saint-Paul de Nonsan.

En 1975, elle arrive en France où elle fait des Études de Langue et Civilisation françaises à la Sorbonne et des études de l’Esthétique de la Littérature et de l’Art à l’Université Paris I, des Études Extrême-orientales à l’Université Paris VII. Puis, elle fréquente l’École Pratique des Hautes Études en vue de la préparation d’une thèse de Doctorat d’État. Elle fait encore des Études comparées de la Fonction Poétique au Collège de France (dans le séminaire du Professeur Yves Bonnefoy) qui s’avère être une préparation d’une discipline de la Critique littéraire, de la poésie et de l’art.

Bona Kim obtient ses diplômes de : Maîtrise, DEA et Doctorat et par la suite devient enseignante au Département des Études Coréennes, à l’Université Paris VII. À la création de l’enseignement du coréen à l’Université de Bordeaux 3, elle est nommée responsable des Études Coréennes et maître de conférence. Depuis 2008, elle est aussi chargée de la Convention Internationale auprès de la Relation Internationale de l’Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3.

Depuis qu’elle est enseignante, Bona Kim œuvre ainsi aux rapprochements pluriels entre des établissements supérieurs de Corée et de France. À Bordeaux notamment, avec : ses quatre universités ; Science Po et l’École de la magistrature. Elle invite des poètes coréens : sur le campus, dans des librairies, à des manifestations littéraires et ce, avec l’aide de son gouvernement, car en Corée, la poésie est très vivante, très proche du plus quotidien des quotidiens ; tels : un engagement, un acte politique. Il est bon de souligner ici que plusieurs des grands écrivains que Bona Kim a traduits ont connu la prison et la torture, lors de la dictature qui a sévi aussi dans le sud du pays. Elle organise également des rencontres avec la section d’études japonaises, des interventions avec des musiciens asiatiques installés en Aquitaine. À l’échelle nationale, Bona Kim est également en charge de la mise en place, à Paris, et au sein d’une équipe, d’une – grammaire coréenne – destinée aux établissements secondaires français.

Du 6 au 14 octobre dernier, accompagnée du Président de l’université de Bordeaux 3, de l’époque, M. Patrice Brun, Bona Kim fut invitée à Séoul par son gouvernement, afin d’y recevoir l’une des plus hautes distinctions attribuées chaque année à des ressortissants coréens qui, à l’étranger, ont le plus efficacement travaillé à la réputation de leur pays dans le monde. De la dizaine de Coréens ainsi récompensés, Bona Kim fut la seule, résidant en Europe, à recevoir cette distinction.

À la rentrée 2012-2013, son enseignement étant si vivant et animé, elle aura comptabilisé plus de cent étudiants, et un nouveau certificat de coréen a été inscrit au cursus (les étudiants viennent de passer les examens pour la première fois en mai dernier) ; certificat ici aussi largement financé par le gouvernement coréen.

Mais, dès que ces travaux évoqués – titanesques s’il en est – seront bien avancés, Bona Kim se consacrera sans nul doute aux deux domaines artistiques auxquels elle s’adonne depuis l’enfance et qu’elle affectionne par-dessus tout : la poésie et la peinture ; pratiques traversées par son ressenti subtil, cueilli à même les éléments immanents, permanents, via ce regard singulier, sensitif, porté sur le monde du vivant & des choses, et véhiculés par son talent d’aquarelliste, soucieuse de transmettre dans ses œuvres : – la couleur de ce qui est ! Et ne traduira-t-elle pas, en français – pour notre plus grand bonheur, l’ensemble des poèmes qu’elle a, jeune fille créés en coréen ? Aussi, avons-nous hâte de voir ce moment de partage advenir, afin d’y pratiquer une plongée, d’un usage sans modération, dotés de ce regard attentif de lecteurs à l’écoute de la poésie, de la poétique – à fleur de femme émouvante, incarnée par Bona Kim.

Avant de pouvoir vivre cet événement, et afin de vous donner le goût de la manière poétique de Yi Sang, traduit par Bona Kim, nous vous proposons ci-après deux extraits de traduction en langue française du recueil évoqué plus haut.

Poème n°7 ; p. 49

« Sur l’immortelle terre d’exil, une branche se dresse. La phanérogame y fleurit. Plante singulière d’avril. Trente révolutions. Trente fois le miroir limpide à double face réfléchit l’avant et l’après. La pleine lune se hâte de décliner, nuit après nuit, vers cette terre qui rit comme un bourgeon naissant. Au milieu du torrent brillant débordant de vitalité, la lune ronde balafrée, condamnée à la peine du nez coupé, erre, désorientée. Sur la terre d’exil, une lettre de ma famille se dresse. Je résiste difficilement au froid. Les bourgeons de la lune s’embrument. Les espaces infinis enveloppent ma quiétude. Depuis une année et encore quatre mois, une caverne vide abrite mon immense lassitude. Ebranlement et trouble dans les étoiles où vents et neiges violents creusent et balaient mille ruelles mortes. Tombe une pluie de terre. Le sel durci est broyé et coloré en rouge sang, mon cerveau semble un paratonnerre, le squelette s’y effondre et se transforme en gouttes de lumière. Je suis planté en terre, tel un aspic exilé, dans une immobilité de stupa . Jusqu’à la grâce du ciel.  » (6.8.1934).

[Le commentaire de la traductrice est le suivant (je la cite)] :

« L’immortelle terre d’exil est un thème récurrent chez YI Sang (…). Le sentiment d’être isolé décrit probablement la situation confuse de la Corée occupée par les Japonais. Pour une jeune de l’élite, ingénieur et poète, vivre dans un tel climat est une grande souffrance personnelle, familiale, sociale, agrandie jusqu’au mouvement des corps célestes. Le poète choisit comme symbole de l’homme l’image d’une plante qui recherche la lumière. Bien des éléments de son univers intérieur s’enchevêtrent dans cette vision ».

Le deuxième et court poème (47 p. 131) que nous avons choisi évoque : un jardin, – thématique qui nous est chère, tant à Bona qu’à moi-même, mais ici le jardin est un (je cite)

« Petit jardin créé par le prisonnier

Dahlia qui ne connaît pas la rosée, cyprin doré qui ne connaît pas l’océan, sont ensemble brodés. C’est un petit jardin créé par le prisonnier. Pourquoi le nuage n’entre-t-il pas à l’intérieur de la chambre ? La rosée perle sur les vitres, et déjà pleure. L’ordre des saisons est achevé. Le haut et le bas du boulier ne s’accordent guère avec les frais du voyage. Je voudrais jeter le péché. Je voudrais jeter le péché ».

[Le commentaire de Bona Kim à propos du poème précédent est le suivant (je la cite)] :

« À l’origine du poème il y a le mot « prisonnier » en Hanja, qui part de l’image de l’homme [idéogramme représentant comme un « accent grave »] enfermée dans un carré [« accent grave » enserré dans un carré] . Mais il existe deux jardins : le jardin dans la nature et le jardin de prisonnier, jardin artificiel dans une boîte fermée. En arrière-plan est évoqué le jardin d’Eden, la chute. « L’ordre des saisons est achevé », le temps du paradis est suspendu. Le calcul rationnel du boulier, d’après l’arbre de connaissance, « ne s’accorde plus avec les frais du voyage » de la vie. C’est pourquoi, « je voudrais jeter le péché » ». (Fin de citation).

Ainsi, ici également – pour finir sans finir, mais ouvrir, et tel que le conseillait Michael Bishop : « Il faut lire Jean-Paul Michel. On exulte ! », je me permettrais de conseiller vivement de lire la traduction de YI Sang par Bona Kim, (toutes les autres traductions aussi, évidemment ), car on y frissonne d’émotion, comme devant… Quoi déjà ? Comme devant le spectacle étonnant d’une aurore boréale sans doute, ou bien d’une simple goutte de rosée, posée là, en frange extrême d’un pétale de rose… prête à chavirer, et… nous avec !

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7. Adieu / Ade à Rüdiger FISCHER

professeur, traducteur, éditeur de

Verlag im Wald / En Forêt

(décédé au cours de l’été 2013)

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Remise des Prix du Cénacle Européen, Paris 2010

Prix Horace de traduction remis à Rüdiger Fischer

 

 

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« Quoi que l’on puisse dire de l’insuffisance du traduire, cette activité n’en reste pas moins l’une des tâches les plus essentielles et les plus dignes d’estime du marché d’échange mondial universel ».

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      Ce fragment d’une citation de Johann Wolfgang von Goethe[1] illustre avec justesse la mission dont s’était chargé cet ami des poètes et de la poésie plurielle.

Rüdiger Fischer, traducteur du français, de l’italien vers l’allemand et vice et versa, à la fois – sourcier et cibliste – qui « va danser avec le langage »[2] afin de pouvoir dépasser l’espace transtextuel, car relié à tout ce qui s’étudie à propos des langues, des cultures, des échanges et autres relations avec les poètes qu’il avait choisi de traduire, comme une réponse différenciée faite à Babel, – nous manquera, manquera sans nul doute au paysage traductif de la poésie européenne.

Rüdiger Fischer, né à Trèves en 1943, fréquenta le Collège Ausone (français) de cette ville de 1954 à 1959. Il y fit ses études de langues (français, anglais) à Munich et à Sarrebruck de 1965 à 1971. De 1974 à 2oo4, il enseigna les langues modernes au lycée de Bad Koetzting (Forêt Bavaroise) où il vécut. En 1999, il obtint l’examen d’État pour la langue italienne. Il avait aussi tenu à apprendre le grec moderne et l’espagnol. Là où d’aucuns se plaignent d’un marasme des langues étudiées, Rüdiger Fischer prouvait qu’avec de la passion, de la volonté, il est possible, en citoyen européen, citoyen du monde, mu par le désir de comprendre l’autre jusque dans son langage singulier, d’aller vers les langues ; ce qui revient à dire : aller vers les hommes qui les parlent, leurs coutumes, leurs spécificités, leurs différences. Ce qui fit de lui – naturellement – le pertinent Lauréat du prix de la traduction HORACE 2010, cet Européen, passeur de langues d’ici et d’ailleurs que je présentais avec tant de conviction, dans le cadre de la remise des prix du Cénacle Européen des Arts & des Lettres, en 2010.

        À partir de 1985, il s’est mis à traduire de la poésie contemporaine, surtout francophone ; (environ 3oo auteurs), mais aussi italienne, grecque, anglophone. Il traduisit des poèmes allemands en français, (environ 1oo auteurs), surtout pour des revues françaises et belges. En 1991, conscient que s’il ne tentait pas lui-même quelque action, son rôle de passeur de langues resterait méconnu. Il fit ainsi sien le postulat ductile de Jorge Luis Borges : « La traduction est la finalité de toute littérature ». En effet, l’espèce humaine divisée par la pluralité de ses langues devient : une, en quelque sorte, grâce à cette formidable ouverture sur le dialogue, généré par le traducteur qui, comme Rüdiger Fischer fut : un peu poète, un rien penseur, musicien de l’esprit des langues, chercheur et polyglotte, doté qui plus est de cet amour alternatif « intermittent » tel que décrit par Marcel Proust,[3] d’au moins deux langues et de celles qui se cachent derrière elles.

        Rüdiger Fischer prit ensuite une décision courageuse, destinée à faire vivre la langue, en créant, les : « Editions En Forêt / Im Wald », afin d’offrir aux lecteurs ses traductions rassemblées, agencées, ciselées, tel qu’en la pratique d’un horloger suisse ou un tailleur de diamant, (pardonnez les métaphores), bref comme un artisan méticuleux, qui met de l’esprit et du cœur dans chaque geste avancé, dans chaque geste créateur, distributeur de poétique endormie dans une seule langue, et qu’il réveille ainsi par le biais de son savoir traduire. Et quelle chance pour les auteurs (dont je fus) dont les textes n’auraient jamais, sans cet art majeur, pu pérégriner en d’autres langues, en d’autres pays, en d’autres esprits !

       Dans un entretien que j’avais mené avec lui en 2009, Rüdiger Fischer donnait la raison pour laquelle il avait éprouvé ce besoin de traduire : « J’en rêve depuis l’âge de 25 ans, mais je n’ai vraiment osé qu’à partir des années 198o. Surtout pour le français, parce que je m’y sens le plus à l’aise ». Traduction, édition sont ainsi les formes par lesquelles Rüdiger Fischer, en sensible humaniste, attentif au monde du vivant & des choses a pu décrire son goût pour le langage, la littérature, la poésie. Mais la voie d’accès à l’édition, où il a pu enfin exprimer sa voix traductive de voix plurielles ne fut en rien aisée. Il répondit ainsi à une autre question tirée de ce même entretien cité précédemment : « Je traduisais déjà depuis six ans, sans trouver d’éditeur pour mes traductions, quand je me suis lancé dans mon aventure éditoriale, parce qu’un éditeur avait promis de publier des auteurs que j’ai informés de cette décision, puis il s’est rétracté ». Une promesse non tenue obligea donc Rüdiger Fischer à poursuivre seul l’aventure. Il avoua encore : « Oui, je travaille seul. Sur mon site, j’ai invité à la coopération, sans qu’il y ait eu d’écho ». 

       Mais avant cet engagement, il est bon de souligner que Rüdiger Fischer fut très impliqué dans des activités pacifistes, jusqu’au jour où il a constaté que celles-ci lui coûtaient plus d’énergie qu’il n’en avait. Il a par conséquent entrepris une autre activité, avec la même envie de donner, de passer quelque chose de fondamental : l’attention portée à autrui. Car, aimait-il à dire et à prouver : « L’attention pour l’autre, voilà ce dont nous avons besoin, et ce à quoi je voudrais contribuer ». « Le plaisir essentiel est celui du partage. De constater, donc, que d’autres lecteurs aiment « mes » auteurs. Et puis, des amitiés sont nées à cause et grâce à la traduction ».

On a pu se demander comment les auteurs sont venus à lui. Les a-t-il choisis ? Sa réponse fut la suivante : « Sur les 25o auteurs publiés (18o en anthologie, 7o en recueil individuel), environ 3o (seulement) se sont adressés à moi ». Nous nous sommes alors demandés, si la notoriété grandissante de Rüdiger Fischer l’avait souvent obligé à refuser de traduire des auteurs. Mais comme il portait deux casquettes la réponse aurait-elle aussi été double ? Il répondit : « Je ne peux publier qu’une infime fraction de ce que je traduis, et je ne peux traduire que peu d’auteurs que je voudrais traduire (et qui voudraient que je les traduise). D’où la nécessité fréquente des refus. Les éditeurs qui publient la poésie étrangère (en versions bilingues ou non) sont fort rares et que je me sois spécialisé dans ce créneau est un cas encore plus rare ». Et comme Rüdiger Fischer n’aimait pas, ne pas tenir ses promesses, il confia ne jamais faire de projets qui ne puissent se réaliser, dans un an au plus. Force est toutefois de constater que l’entreprise ne s’avéra pas lucrative. Ainsi Rüdiger Fischer continua-t-il à dépenser plus d’argent qu’il n’en reçut par ses ventes. Cependant, comme il l’avançait, le fait d’avoir 12o titres publiés constituait pour lui une certaine assurance.Nous nous étions aussi posé la question de savoir quels textes avaient la préférence de Rüdiger Fischer en sa qualité de traducteur, d’éditeur et la réponse suivante ne nous surprit guère : « Moins que la diversité m’importe l’urgence des textes, de ce qu’ils ont à dire. C’est un critère très subjectif, bien sûr ; je veux donc surtout intéresser d’autres personnes à ce qui me plaît ». Comme son goût était sûr, nous pouvions lui faire confiance sur ce point, dont nous avons pu vérifier la justesse, en la personne de Gérard Bayo que nous avons eu le privilège de présenter comme lauréat du prix VIRGILE, du Cénacle Européen, la même année que Rüdiger Fischer, un auteur que celui-ci connaissait bien et dont il nous confia ce qui suit, à propos de son écriture : « Que j’aie produit six livres de Gérard Bayo, plus que de tout autre auteur, montre que j’apprécie au plus haut point ce qu’il écrit. Voilà une poésie qui a des choses urgentes à dire, qui ne fait pas que se pavaner devant un miroir. Elle fait appel au lecteur et le rend conscient de sa responsabilité ». 

La responsabilité du poète. Des choses urgentes à communiquer. À diffuser en Europe mais aussi au-delà. Que l’auteur soit francophone français, belge, (Rüdiger était un habitué des Biennales Internationales de Poésie de Liège), luxembourgeois ou québécois, peu lui importait. Il aimait à partager avec le lectorat les auteurs qu’il traduisait, non seulement en proposant ses recueils bilingues à la vente, lors de salons, mais en participant à des rencontres lectures, destinées à toucher le public par la voix. Sa voix. Ainsi s’expliquait-il : « Le partage le plus intense est bien celui qui a lieu dans les récitals, quand je dis des poèmes en regardant le public, le public me regardant. Et comme ce ne sont pas mes textes à moi que je dis, l’accent est vraiment mis sur les textes et non pas sur la personne qui récite ; il me semble que je peux être plus décontracté. Les derniers récitals ont eu lieu à Paris, à Toulouse, à Lyon. Le public des récitals a toujours contribué à rendre ces rencontres très intenses ». À nous lecteurs de poésie et autres poètes, agitateurs des mots contre les maux, de faire en sorte de contribuer à diffuser à présent son travail, comme il le fit des années durant pour nous ! D’honorer ainsi, à notre manière le travail accompli sans relâche dans les ateliers de ces aubes plurielles qui par le biais de « l’essence de la traduction est d’être ouverture, dialogue, métissage, décentrement » ainsi que l’entendait Antoine Berman[4], ce métier de traduction « (…) à l’image de son époque : une discipline globale, reflet de la richesse humaine et de la diversité culturelle », telle qu’encore reconnue par Mathieu Guidère[5]qui permet à de nombreuses voix de s’élever par la voix traductive, chargée de connaissances, d’émotions, transmises d’un être à l’autre, par des mots re-nommés, recréés, afin qu’en se lisant, en se parlant, les poètes ici traduits par Rüdiger se fassent entendre du plus grand nombre, et tentent la main à d’autres poètes.   

Ces projets de traductions et éditoriaux des dernières années n’avaient pas taris avec la sortie notamment des ouvrages de : Anise Koltz ; Francine Caron ; Démosthène Agrafiotis ; Jean Rivet ; Lucien Wasselin ; Bluma Finkelstein ; Gérard Bayo ; et un ouvrage majeur qui regroupe des poèmes de cinq femmes : deux palestiniennes, une israélienne, une kurde, une algérienne ; une anthologie bretonne et le 5e livre de l’anthologie : LA FÊTE DE LA VIE.

La fête de la vie ! C’est ce que Rüdiger Fischer aimait à célébrer en ce monde du vivant & des choses chaoscosmiques, où les livres, la splendeur de paysages ouverts, la musique, le vin du Rhin ou de Bordeaux étaient invariablement goûtés, partagés avec les personnes de bonne volonté, pures et loyales qui eurent la chance de compter parmi ses amis. Célébrons à notre tour, cette fête de la vie, en pensée traversière dirigée vers cet espace pélagique, où Rüdiger Fischer – nous aimons à le songer, depuis le 4 juin de cette année 2013, continue de tracer et de diffuser ses alphabets de lumière…


[1]Extrait de Fragments sur la nature, in Pages choisies de Goethe, Paris, Editions Sociales, 1968, p. 18.

[2] In :Ainsi parla Zaratoustra  de Friedrich Nietzsche

[3]In : Traduire en français du Moyen Âge au XXIe siècle ; Giovanni Dotoli ; Hermann Lettres Editeur Paris ; préface du linguiste, Alain Rey ; 2010

[4] In : L’épreuve de l’étranger. Culture et traduction dans l’Allemagne romantique, Herder, Goethe, Schlegel, Novalis, Humboldt, Schleiermacher, Hölderlin, Paris, Gallimard, p. 40.

[5] In Introduction à la traductologie.Penser la traduction : hier, aujourd’hui, demain.

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8. Prix HORACE de traduction, 2011

attribué à Manolita DRAGOMIR FILIMONESCU

traductrice, poète et professeure roumaine 

Manolita Rome & Michounet

Cénacle Européen des Arts & des Lettres, Paris 2011 

Présentation par R.D.


1-   Lieux de naissance, de vie et cheminements dans la langue française

Notre lauréate du prix HORACE de la traduction est roumaine est membre de l’Union des Ecrivains de Roumanie. Elle est née à Ineu, département d’Arad, élevée à Timisoara ville de culture et de civilisation respectant les traditions de quatre cultures : roumaine, allemande, hongroise et serbe ; c’est aussi la ville des fleurs, ville des roses, ville aux habitants ouverts à toute activité culturelle : musicale, théâtrale, littéraire, artistique. C’est à Timisoara que Manolita Dragomir Filimonescu choisit elle-même, à l’âge de onze ans d’apprendre la langue française. A cette période, nous dit-elle, elle parlait déjà le hongrois, langue de sa grand-mère et l’allemand qu’elle étudiait avec une dame très cultivée, musicienne et professeure d’allemand.

Manolita Dragomir Filimonescu a fréquenté l’Université publique de l’Ouest, fondée en 1962 (fameuse Université, dont est issue le prix Nobel de littérature 2009, Herta Müller, allemande, d’origine roumaine). Les auteurs français que Manolita affectionne tout au long de ses études sont : Ronsard, Balzac, Flaubert, Baudelaire, Apollinaire, Ionesco, Rimbaud, puis : Anouilh, Sagan, Saint-Exupéry, André Chédid. Poésie, prose et théâtre donc, qu’elle dit avoir étudiés, analysés, admirés, pour la qualité d’écriture, l’imagination, les idées, pour la partie immortelle des personnalités littéraires fascinantes, quasi intemporelles qui ne relèvent d’aucune mode. Ses professeurs, dit Manolita Dragomir Filimonescu l’ont plus tard guidée vers d’autres grands auteurs de la littérature française.

En ce qui concerne la langue colloquiale, Manolita Dragomir Filimonescu avoue qu’elle s’en est délectée à travers les histoires savoureuses de « Pif », dans la revue « Vaillant », devenue plus tard « Pif et Hercule », car c’était la seule revue admise à l’époque en Roumanie, en tant que supplément de « l’Humanité Dimanche ». Cette Bande Dessinée a ainsi accompagné l’enfance, l’adolescence de Manolita en lui prodiguant de la couleur, de la joie et un petit coin de cette France alors interdite, durant la période Ceausescu.

2 – La traductrice

En matière de traduction, Manolita Dragomir Filimonescu dit avoir commencé très tôt, au Cénacle des Écrivains de Timisoara, qu’elle fréquente dès l’âge de seize ans. Il y avait alors des soirées françaises où l’on présentait des auteurs français « modernes », dont on découvrait peu à peu,  l’existence et l’écriture, grâce aux publications dans quelques revues qui franchissaient bravement les frontières communistes, d’une redoutable efficacité, à l’époque, aussi en matière de culture.

C’est seulement plus tard, alors que Manolita Dragomir Filimonescu se trouvait à l’université que les portes se sont peu à peu ouvertes aux étrangers. Et c’est à ce moment qu’elle a pu soutenir un examen de traductrice de textes littéraires et l’obtint avec une grande joie, puisque depuis l’enfance, ses rêves étaient : la traduction de la langue française et son enseignement. Ainsi, Manolita Dragomir Filimonescu traduit-elle des textes : du hongrois vers le roumain, de la littérature roumaine vers le français et ce qui nous intéresse aussi ici, des textes français vers le roumain.Au-delà des textes littéraires de prose ou de poésie, elle a aussi traduit de la science fiction en Bande Dessinée, présentée il y a quelques années en Belgique. Mais ce n’est pas tout. Depuis plus de vingt ans, Manolita Dragomir Filimonescu est assistante au sein du comité du  Festival des Coeurs organisé à Timisoara par la mairie et la maison de la culture ; un festival connu dans le monde entier. C’est Henri Coursager, la grande figure du folklore international qui a eu l’idée de dédier ce festival de Timisoara à la mémoire des jeunes, fusillés sur les marches de la cathédrale, pendant la révolution de 1989, par le régime alors totalitaire.

Le groupe folklorique TIMISUL porte ainsi les traditions de la région du Banat. Les groupes invités français sont pris en charge par la mairie et c’est Manolita qui gère toute la partie communication, traductions et passation de la culture, des traditions des groupes invités, tant à Timisoara qu’hors des frontières de la Roumanie où le groupe Timisul est à son tour invité.

3 – La Poète

Manolita Dragomir Filimonescu est aussi poète. Elle écrit en langue roumaine et en langue française, mais aime à souligner qu’elle ne se traduit pas en roumain, lorsqu’elle écrit de la poésie directement en français et parle de « dédoublement poétique », tant elle se sent vivre effectivement dans les deux langues : la roumaine et la française.

4 – La Professeure

Manolita Dragomir Filimonescu est également, professeure de français au Collège National du Banat et au Centre Culturel Français. Le Collège National accueille les élèves du primaire jusqu’au baccalauréat, et c’est en ce haut lieu de la diversité qu’elle organise en complément des journées consacrées à la francophonie, des ateliers dans le centre culturel de Timisoara, où ses élèves peuvent accéder à la musique française, au cinéma français, activités suivies de débats et d’échanges pluriels, en langue française. Elle explique aux jeunes gens présents qu’il vaut mieux connaître deux langues étrangères pour accéder à des postes dans des grandes sociétés, si tel est leur désir, dont la française. Quelle meilleure ambassadrice pourrions-nous ainsi rêver d’avoir en cette ville de Timisoara ?

Le credo de Manolita Dragomir Filimonescu se décline depuis de nombreuses années de la manière suivante ; elle dit ainsi : « En notre Europe unie, on doit avoir comme but de se faire comprendre de son prochain, qu’il soit ami ou ennemi, afin de mieux saisir la valeur et la couleur de chaque vie, que chaque personne ne reste pas seule dans un monde où elle est à la fois singulière et héritière de tant de choses que nous avons en commun. Les pays de l’Europe, les habitants de l’Europe doivent s’harmoniser au nom de cette existence commune, de cette mémoire commune : un bien, mais aussi une réalité à reconnaître et à partager sans relâche », car pense-t-elle sans doute, nous avons ce pouvoir, ce devoir de mémoire à conserver vivace, comme en cet autre credo majeur d’Ana Blandina, poète roumaine, née près de Timisoara, (dont notre lauréat du prix Virgile 2010, Gérard Bayo a traduit l’ouvrage intitulé « Clair de mort » ; Ana Blandina donc qui crée l’Alliance Civique, en 1990, après la chute de la dictature, maillon essentiel destiné à vivifier la mémoire, car avance-t-elle : « Quand la justice ne parvient pas à s’instituer comme une forme de mémoire, alors la mémoire peut à elle seule être une forme de justice ».

La mémoire des victimes du communisme et de la résistance. La mémoire de textes forts, fondateurs, de textes poétiques, la mémoire contenue dans les mots de la langue pratiquée ou apprise, et tous largement essaimés grâce à leurs diverses traductions en des langues plurielles. La mémoire enfin, que Manolita Dragomir Filimonescu ici, à sa manière offre en partage, via son travail de passeur, primé par de nombreux prix en Europe, et qui lui a valu également d’obtenir la distinction de Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques. « Colporteuse » de mots, d’idées, – ainsi que l’entend notre actuel lauréat du prix Virgile, Albert Strickler ; ceux des autres et ceux de sa propre voix poétique, pour aller de l’avant.

Aussi, Manolita Dragomir Filimonescu, exhorte-t-elle chacun de nous « à ne pas renoncer ». Grâce à nos outils humains, trop humains, à la parole lancée et saisie d’une langue à l’autre, et qui véhicule, anime la vie des hommes et des femmes, leurs traditions, leurs idéaux, en des formes nuancées, singulières, investies de la pleine conscience d’être en ce monde – qui nous porte et nous supporte – et que nous ne cessons de prospecter, afin de tenter d’y habiter (aussi) en poète.

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Poème inédit de Manolita Dragomir Filimonescu 

Liberté 

Lourdes de vol

entourées de brises,

du sel sur l’aile droite,

les mouettes

vainquent la mer.

Chaque goutte de

haine humaine se

convertit en statues

de sel modelées par les

doigts du vent.

Passagères comme nous,

elles se laissent aller sur

la grande vague des orages.

Au nom de notre liberté

récemment découverte.

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9. DIRE LES MOTS / MAUX

À l’invitation de Marie-Lise PAOLI, Directrice de l’ERCIF, présentation du recueil de prose poétique (proésie)

 Ex-Odes du Jardin, Variations & autres collages d’intemporalité

Le 2e volet de la trilogie des Ex-odes, Alain Baudry et cie éd. 2008 est épuisé.

Le 3e volet de la trilogie des Ex-odes  MOTS contre MAUX est paru chez Schena et Alain & Cie Baudry éditeurs en 2015.

 

 

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 Titre de la communication :

En marche laisser jaillir les mots des maux en marge !

d’après les thématiques proposées par l’Équipe de Recherches sur la Créativité et l’Imaginaire de la Femme

 Dire les maux  /  Marges et marginalités

Le jeudi 24 janvier 2013 de 17h30 à 19h30

à la Maison Des Sciences Humaines

Esplanade des Antilles, Campus Universitaire, Bordeaux 3

Tram B – arrêt Michel de Montaigne  

Cheminements pérégrins & serpentins proposés à sauts et à gambades

à travers mots & maux introduits par la langue ajourée, ravodée en un espace élargi où se positionnent les différentes étapes du recueil  dans lequel d’autres regards pérégrins, les voix et maximes de célèbres compagnons de route, sont intentionnellement entremêlées à la narration de destins de vies de familles, situées de part et d’autre du Rhin, celles notamment des : grand-père, grand-oncle, mère allemands et du père français de l’auteure, revivifiant ainsi la promesse faite circonvolutionnant autour des devoir et pouvoir de mémoire contre l’oubli. La composition du recueil, telle que déclinée ci-dessus, ponctue les étapes progressives, d’époques sombres à des plages plus lumineuses, via la reconnaissance des maux et la recherche de mots utiles à les stigmatiser, les conscientiser, les dépasser.

 Le récit de certaines proménadologies effectuées à travers les paysages d’Allemagne, puis en des ailleurs traversiers, et enfin au retour de voyages pluriels dans ceux d’Aquitaine … d’enfance et du grandir… ; … de pluies & de saisons…, ainsi que l’emploi délibéré du genre littéraire de la prose poétique, dite proésie ont permis de délivrer des expériences sensibles, intuitives, tenues cependant à bonne distance de la vérité des maux des autres, et de leurs ricochets tangibles sur notre propre existence. Lorsque Friedrich Hölderlin écrit : mais, ce qui reste est œuvre de poète, nous entendons librement cette devise visionnaire comme une exhortation à recourir à notre imaginaire, dans le but de pratiquer cet écart au delà de la vérité ordinaire, de ne confier au futur que l’essentiel de l’expérience, par un procédé ouvrant un champ possible où la langue, les langues, les idées pourraient se délier, perdurer en leur pure essence jaillissante et éviter dans ce cas précis et par ce geste créatif, d’être abimées, déroutées par l’affleurement et le débordement d’affects[1] qui auraient eu pour conséquence – s’il avait eu lieu, de stopper net l’écriture mémorable, mémoriale des Ex-Odes. Espérance ultime, un peu désespérée, afin que ce qui reste…

(Fin de l’extrait de la communication qui sera éditée intégralement dans l’ouvrage collectif, aux Presses Universitaires de Bordeaux).

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10. Focus sur la parution du recueil de Shizue OGAWA, Un suflet la joacă, (Une âme qui joue) bilingue japonais / roumain, ARTPRESS éditeur, Timişoara, Roumanie, octobre 2015, 196 pages. ISBN 978-973-108-665-1. Illustration de couverture ©Shizue Ogawa 1982.

Préfaces d’Adrian Dinu Rachieru et de Manolita Dragomir-Filimonescu, cette dernière qui assure également la traduction du français vers le roumain, d’après la version française figurant dans l’ouvrage, Une âme qui joue, choix de poèmes, À bouche perdue éditeur, Collection Pangée 2010, Belgique.

Relecture des préfaces par Rome Deguergue

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SHIZUE OGAWA, POÈTE D’UNE ÂME QUI JOUE
Le mot de la traductrice

Poète japonaise, encore exotique pour une Europe cependant ouverte à toutes les expériences littéraires et artistiques, Shizue Ogawa y occupe une place à part. J’ai ainsi eu le privilège d’entrer dans la poésie de Shizue Ogawa, grâce à une amie, poète franco-allemande, Rome Deguergue avec laquelle j’ai participé à son projet littéraire en 14 langues, au sein duquel j’ai assuré la version roumaine à Timişoara et la version hongroise, faite elle aussi par une autre amie, écrivaine, Marika Pongracz-Popescu. Ce projet réalisé fut un succès chez nous comme ailleurs.

À cette occasion commença une nouvelle « aventure poétique » lorsque Rome Deguergue m’invita à découvrir un recueil contenant un choix de poèmes et intitulé : « Une âme qui joue », dont l’auteure m’était totalement inconnue à l’époque.

Après maintes lectures, j’éprouvai le sentiment de connaitre Shizue Ogawa, au-delà du temps et de l’espace. Sa poésie pénétra dans mon être, sans difficultés, avec un naturel incroyable. Son âme parlait à la mienne via une excellente traduction française, (puisque je ne connais pas du tout le japonais). Le rythme et la musicalité des vers me donnaient l’illusion d’une écriture en langue maternelle. Je n’ai pas rencontré de mots, de formules qui soient contorsionnées, complexes, tant la langue était directe et de grande qualité. Tout coulait doucement, parole et image, comme si cela venait de très loin et en même temps de l’intérieur.

Quand je réalise une traduction, j’aime être subjective et en même temps je garde toujours « le confort » spirituel de pouvoir choisir ce que j’aime dans la création poétique de mes confrères et consœurs, et c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais réalisé que les traductions des œuvres que j’aimais et admirais sans réserve. Pourtant, ici, c’est moi qui ai été choisie ! Croire ou non au pouvoir du hasard, à la main du destin – par la personne très chère d’une autre âme-poète – qui m’a fait signe et m’a demandé de réfléchir à la pertinence de faire glisser ces poèmes en langue roumaine est une chose, mais le moment opportun en est une autre. Or, ayant les excellentes traductions françaises de Michèle Duclos et Jacqueline Starer, ce fut chose aisée. Il ne faut jamais oublier les traductrices antérieures, car, c’est grâce à ces deux personnes de talent, que les vers japonais, traduits en anglais, puis en français sont devenus accessibles aux lecteurs francophones, donc à moi-même.

Dans ce corpus poétique, on peut tout découvrir : de la force, de la musique (cachée parfois), le bonheur ou le malheur, la joie et la tristesse, bref, des sentiments éternellement humains. Longueur des vers, points et points de suspension, virgules, pauses de respiration, chaque pièce trouve sa place tel dans un jeu immuable comme si une force supérieure les avaient placées au juste endroit.

La poésie de Shizue Ogawa ne fait pas référence à une mode, à un siècle ou à un public donné. Il s’agit de sa poésie, de son univers, des sons qui lui appartiennent, des images qu’elle forge elle-même. Shizue ne fait pas de la poésie, elle la vit de tout son être. Elle respire le paysage à sa façon : discrète, douce et pleine de force, tel un poète qui connaît bien son chemin déjà tracé par le bon Dieu.

Il est vrai qu’on y perçoit des influences de l’Orient dans sa façon de percevoir le monde, la spiritualité. Qu’importe le nom que porte Dieu, puisque ce n’est pas la chose la plus importante, mais le fait qu’Il existe, soit visible en nous et dans tous les êtres de ce monde. L’homme moderne vit en harmonie parfaite avec lui-même et avec son univers.

« Mes poèmes sont moi-même » pourrait déclarer Shizue Ogawa. Je disais à mon mari, Tavi, celui qui est capable de comprendre le mieux les sentiers de mon âme et celui qui vibre à la poésie comme à la musique et qui avait compris mon enthousiasme, que si cet écrivain arrêtait d’écrire après ce volume d’Une Âme qui joue, et que si c’était le seul livre auquel elle avait donné vie, son œuvre aurait pourtant été complète. Elle a tout dit, du monde, de la douleur et de la souffrance humaine, de l’amour pour un homme, pour sa famille, pour la beauté de la nature. C’est un hymne total à la création unique et diversifiée, le miracle quotidien, partie infime du miracle immense ; on y adhère à condition de s’adapter à ces règles, à son ordre intérieur ; bref un monde qui est là depuis la nuit des temps et y sera encore, avec ou sans nous.

La responsabilité de préserver la beauté universelle revient à chaque être humain, c’est un devoir absolu, une respiration et une voix qui s’accordent à l’Univers, celui créé par la grande force, quelque nom qu’elle porte, mais qui veille sur sa création. Je prendrai comme exemple le poème qui à mon sens illustre toute la complexité et la perfection d’expression, à savoir : « Les serpents qui portent mon nom ». Le premier vers dit presque tout : « Chacun nourrit un serpent en son sein ». Cela résumerait l’idée d’offrir abri près de son cœur à tout être humain, même à l’ennemi. L’animalité et la spiritualité font partie du Mal universel. Les vers suivants expriment la peur profonde de l’être humain et le passage du temps saisi uniquement par les élus. Le Mal se voit aussi à l’extérieur sous forme de bougies qui donnent de la lumière. La vue et l’ouïe sont également sollicitées et ouvrent sur l’expression complète : « leurs oreilles de reptiles attendent d’entendre mon cri ».

La force destructive est mise en évidence par les verbes : « dévorer, sucer, glisser ». Le poète assume la présence du Mal sous toutes ses formes (mon nom). Tous les serpents se cachent à l’abri d’un seul nom. Dans cette situation le Mal se nourrit du corps qu’il habite et donne vie à cette lumière intérieure qui est là quelque part près du cœur. Les crocs, dans une vision de morsure donnent aussi la portée incroyable du sacrifice. Ainsi, portée par la profondeur de la poésie de Shizue Ogawa que je ne cesse de lire et de relire, je découvre de nouveaux sens à ces paroles que j’ai eues tant de bonheur à faire doucement basculer dans ma langue maternelle.

Mais le moment est venu de passer la parole à Adrian Dinu Rachieru, professeur des universités, pro recteur à l’Université « Tibiscus » de Timişoara, critique littéraire très renommé. C’est à lui à présent que revient le droit de découvrir les ressorts les plus cachés d’une œuvre digne d’être lue et reconnue par tous ceux qui aiment la beauté et la force de la Poésie.

Pour ma part, j’espère avoir gardé en roumain toute la fraîcheur, la musique élégante et pleine de passion des vers de Shizue Ogawa, à qui je souhaite « Bonne Chance » à la rencontre du public roumain, ouvert, intelligent et réceptif à la fois.

Manolita Dragomir-Filimonescu
Poète et traductrice, professeur au Collège National du Banat, Timişoara, Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques

MOT D’ACCOMPAGNEMENT
« La boîte aux lettres » de la poète

Si tenté qu’on veuille bien la croire (et pourquoi douterait-on ?), Shizue Ogawa, tel qu’elle l’avouait dans une interview, écrit « naturellement », vite, sans effort spécial et sans angoisses, depuis toujours. Les poèmes, d’une manière illusoire, « naissent de rien » et la poète, « une âme qui joue », veut « emprunter » les beautés de la nature, à la recherche de l’innocence perdue. Il est vrai, sans un civisme bruyant, agité par des cloches et sans afficher un écologisme paniqué, sur onde militariste. La spontanéité n’est pas mimée. L’auteure entre dans un dialogue naturel avec tous les autres êtres (égaux, et vivant en harmonie). Et donc, en honorant et respectant cette convivialité, la poète dévoile la source de son lyrisme : un grand amour pour tout ce qui nous entoure. Un monde recherché avec simplicité, sens du concret et profondeur, sur le modèle oriental. Et qui introduit le sentiment de bien-être, de réconciliation avec la nature, même si le sentiment ruineux du temps et les yeux de la solitude, « injectés de sang », encouragent un cœur « révolté », incompréhensible. La force de ce lyrisme réside justement dans le trop-plein de l’âme, celui qui « joue », étrange face au ludisme gratuit, stérile. En effet, en se réjouissant des « cadeaux du calendrier », Shizue Ogawa goûte pleinement « les parfums de l’été » et le murmure de la vie, sous la lumière victorieuse du soleil : le bruit des vagues, le chant des mouettes, le concert des insectes et des grenouilles des rizières, le chuchotement des épis, « la divination dans les feuilles de thé ». C’est dire d’une autre manière : le bonheur de l’été, la fusion avec le Grand Tout, en déchiffrant, à l’échelle cosmique, « la machine du monde », comme l’aurait dit Eminescu.

Par l’intermédiaire de la traductrice Manolita Dragomir-Filimonescu, elle-même remarquable poète, à la rencontre de la littérature roumaine (par cette « sélection » comme le précise Shizue Ogawa) qui a été rendu possible via la filière française. Michèle Duclos et Jacqueline Starer se sont évertuées sur ces textes, en essayant de sauver la musicalité nippone, difficile à rendre, il faut le reconnaître. Il est utile de rappeler, en passant, que Shizue Ogawa (née en 1947) a commencé à publier seulement en 1999, encouragée par le professeur Josaburo Ogino de Doshisha Women’s Collège (Kyoto). Et que la poète, tendre et dure à la fois, s’impose comme « une présence inhabituelle », comme l’avait remarqué Jacqueline Starer. Quoique spécialisée en littérature anglaise, amoureuse de Keats, et indépendante face au style traditionnel nippon, la poète porte avec fierté le sentiment d’appartenance à une époque fluide, vivant une globalisation en marche, menaçant l’effacement des identités. La tradition reste cependant mystérieuse et censurable, en bloquant toutefois les poussées emphatiques, sans imposer pour cela un respect inhibant, paralysant, (cf. La Cloche du Temps). Une pagode-blessure, par exemple (le temple Yakushiji, reflété dans l’eau limpide d’un lac), lui permet « de lire » la douleur de l’existence. Et de nous offrir avec une sincérité dénudée, les grandes et les petites histoires qui ont jalonné l’existence.

Bien sûr, d’une autre manière que celle utilisée par Kenzaburo Oe, « nobélisé » en 1994, en orbite vers l’ouest, aux affinités déclarées pour le même Keats, même si « extrêmement japonais » et prisé dans son pays. Tout en vitupérant l’ambivalence du Japon, passé par une modernisation « catastrophique », sur le modèle occidental. Une expérience personnelle raconte les frustrations de Bird, en oscillant entre désespoir et fatalisme, avec un fils-légume (Hikari) qui en fuyant la réalité, annule la répulsion de soi-même, en exprimant ses souffrances.

Mais également d’une autre manière en ce qui concerne les dépositions d’une ancienne geisha, disons, vivant dans un monde parallèle, en empêchant – par la pression des lois non écrites – de déchirer « les voiles de mystère ». Mineko Iwasaki (cf. La vraie vie de geisha, traduite en 2007, éd. Humanitas) vient du monde des délicates geishas (ou geckos à Kyoto, c’est-à-dire « femme des arts ») choquée justement du saut nippon : de la société post féodale à une modernité / post modernité trépidante. Or, les textes signés « secrets » de Shizue Ogawa sont, nous le pensons, des exercices d’admiration. Soit en écoutant la musique des fleurs de lotus, quand « le printemps verdissait comme le péché » (dit d’une manière superbe !) dans la solitude des matins, où apparaissent « la fabrique des arcs-en-ciel », soit en allant au-devant des « grognements » des tonnerres, en admirant le soleil couchant, cherchant « des traces des lapins », en aimant les jeux de neige. Et en contemplant frissonnante le spectacle de la vie : « Comme les feuilles de taro se balancent / majestueusement dans les champs !». Disant d’une autre façon, posant sur la page, par le galop enregistré de la main droite, « des images du cœur ». Vivant au milieu de la nature, « conversant » avec les menus êtres, en harmonie et fraternité – voilà son univers poétique, se dévoilant sous le cachet de la sagesse orientale.

Ce qui ne signifie pas d’être exemptée de traumas. Elle descend du ciel, elle a une grande maison et enveloppée par les eaux (avançant menaçantes, implacablement comme la lave), elle porte sa culpabilité : « la culpabilité danse sur mon front ». Ailleurs, elle nous assure que « Chacun nourrit un serpent en son sein » et que, dévorée par leur assaut les serpents « portent son nom ». Ou encore, en nous faisant partager ses nostalgies qui lui apportent sur l’écran mental le visage de sa mère : « je veux être là où tu peux toujours me voir ».

En guise de conclusion nous pourrions avancer que Shizue Ogawa est pourtant terrorisée par le problème de la communication. « Comment sortirai-je du moule en fer ? » se demande la poète, en cherchant les mots appropriés, fixant les images désirées, établissant l’entente convoitée. Le dialogue avec les autres (cf. Le Moule). Or, le moule est brulant et sera refroidi avec les larmes de tant d’illusions, les flammes donnant des ailes à la boue ou, en revanche, appelant les poèmes pour les jeter au feu. Shizue Ogawa cherche les mots « que je devais transmettre dans mon pays », ce qui annulerait l’hypothèse du « rien » invoqué, de la spontanéité sans limites, en fixant l’image de la poète – « boîte aux lettres », désireuse de communication et de communion.

Adrian Dinu Rachieru
Professeur des universités,
pro recteur à l’Université « Tibiscus »
de Timişoara, Roumanie,
critique littéraire.

 

4e de couverture

Shizue Ogawa, poète et peintre est née au Japon en 1947. Universitaire, elle a enseigné la littérature anglaise dans différentes universités. Grand Prix international « Antonio Viccaro » 2011 et « The Gerard Manley Hopkins Society Award » 2014, Shizue Ogawa est l’invitée de maints festivals de poésie, notamment : la Biennale internationale de Poésie à Liège, le Festival annuel Gerard Manley Hopkins en Irlande, le Festival International à Trois-Rivières au Québec, le Marché annuel de la Poésie à Paris.

Son écriture poétique – telle que rythmée par les frémissements d’ailes de papillon dont les battements d’après le fameux « effet papillon » résonneraient / raisonneraient d’Orient en Occident – semble ici sourdre et jaillir d’une sorte de proménadologie bien personnelle à son auteure et mue par un geste à la fois intuitif et réflexif, mis en réseau avec le monde du vivant et des choses : réel, impermanent, immanent.

Les poèmes de Shizue Ogawa ont été publiés en édition bilingue japonais-anglais au Japon et en japonais-français en Belgique, aux éditions À Bouche Perdue de la Maison Internationale de la Poésie – Arthur Haulot, et en France aux éditions Caractères. De nombreux poèmes ont également été traduits en dix langues du monde.

La professeure et poète, Manolita Dragomir-Filimonescu de Timişoara, Roumanie a réalisé la traduction en roumain d’après le « choix de poèmes » en version française, figurant dans la deuxième édition de Une âme qui joue de Shizue Ogawa, traduits de l’anglais par Michèle Duclos et Jacqueline Starer. Et pour sa part, le professeur et écrivain, critique littéraire fort apprécié en Roumanie, Adrian Dinu Rachieru assure ici le texte d’ouverture qu’il intitule « la boîte aux lettres » de la poète.

Rome Deguergue

 

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III – Extraits de chroniques parues sur le site de la revue belge,TRAVERSÉES

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 Rome DEGUERGUE ©

 

Marie Laugery, Il reste un peu de ciel entre les branches pures ;

éditions Le Solitaire 2013, 89 pages.

Marie Laugery, demeurant en région bordelaise, représentant la Société des Poètes Français en Aquitaine poursuit avec ce recueil poétique sa marche de voyageuse-voyante débutée avec sa trilogie « A l’aube du vent ; Lumières ; Bleu planète », parus depuis 2008 aux mêmes éditions Le Solitaire de Tarbes, accompagnée par autant de souffles sensuels et sensitifs, de regards croisés, attentifs consentis au monde du vivant & des choses qu’en amoureuse de la Terre, cette poète rare et délicate cultive et déploie dans un espace du dehors reconnu, intériorisé et rendu au partage humain, trop humain.

Marie résiste. Marie relativise. Marie concède :

Qu’à chaque blessure de l’âme / sortent de terre / un arbre / une fleur / un brin d’herbe / pour faire contrepoids / éviter que le monde chavire. (Page 33).

Et elle, nous avec, sans nul doute.

Ce recueil est conçu en quatre chapitres : Miroirs / Sève / Reflets / Cosmos / À suivre…

 Typographiquement, les poèmes se suivent sans se ressembler : de facture poétique libérée, sans ponctuations autres que les points d’interrogation et d’exclamation, ils sont tour à tour courts et saisissants, comme des haïkus, puis dilatés, amples, telle une parole sans discontinuité, une parole traductive, mélodieuse, discursive emplie des ressentis, des fulgurances intuitives que la poète a cueillies à ciel ouvert, dans un espace qu’elle sait : permanent, immanent et qu’elle scrute avec un regard à la fois interrogateur et sage. Quoique « morphologiquement », ils ne se ressemblent pas, libres de ne pas se laisser enchâsser dans une forme fixe, comme : quatrains, sonnets, etc. ces poèmes évoluent selon la petite musique de leur auteur ; au gré des pérégrinations réflexives de Marie, et de fait, ces poèmes assemblent…

On y relève ainsi une symbiose naturante, naturelle, entre l’élève et le maître – ce dernier qui seulement paraît quand l’élève est prêt – d’après un proverbe chinois. L’élève apprend donc du maître, ici de la maîtresse : nature. Ainsi se décline cet apprentissage :

J’ai tout appris d’un rayon de lumière / entre les branches d’un marronnier / J’ai tout appris de la terre chaude d’été / J’ai tout appris du vent / bruissant le feuillage du ciel / J’ai tout appris d’un rayon de lumière / Voilà je ne sais rien / seulement / l’arbre / la terre chaude / la lumière et le vent. P. 13

Subtile poésie à fleur de femme humble, à l’écoute de l’infinitésimal et du grand Tout qui se fait méditation philosophique, lorsque Marie écrit :

Ce n’est pas la nuit / c’est la Terre bleue / qui ferme les yeux.

Ce n’est pas la mort / c’est l’or du regard qui change le lieu. (Page 27).

Oui, c’est bien de regards qu’il s’agit ici ; de ceux de Marie qui « apprend à voir », tel que le poète Rainer Maria Rilke l’entendait. Apprendre à voir et à :

Lire dans le sillage / d’un alphabet de plumes. /Sur la plage nue / sable satin / deux lignes en pointillés se croisent / empreintes / d’un homme et d’un oiseau / présences / écrites dans la poussière / bibliothèque du vent. (page 17).

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A B C d’air Gourmand  Letizia Moréteau, éditions libre label 2013 ; 168 pages

Sur la quatrième de couverture de ce recueil alternant les genres de la prose et de la poésie déclinées ludiquement, au sein d’un abécédaire judicieux, on peut lire cette question posée jadis par Jean de la Fontaine : « Puis-je vous offrir mes vers et leurs grâces légères ? ». On ne pourrait mieux définir l’écriture de Letizia Moréteau qui se ressent toute légèreté, grâce et partage. Partage, en ce sens que cette manière de proposer des bribes de souvenirs personnels se veut geste ouvert à une invitation adressée au lecteur lui proposant de procéder de la même manière en posant la singularité d’un mot, d’une saveur, d’une couleur, d’une fragrance, d’un souvenir… débutant par une lettre de l’alphabet ; technique efficace s’il en est, utile à dérouler le fil du temps de mots goûtés, de mots gourmets, de mots sucrés, mais parfois aussi de mots amers, telle l’ombre portée d’une blessure advenue sur le chemin de la vie plurielle, mais tous cueillis et ressentis de manière palimpseste, feuilletée, dans le but d’éveiller « aux saveurs-émotions qui ont marqué votre vie. » ainsi qu’il est délicatement avancé par l’auteur qui avoue que l’un de ses livres préférés est : le dictionnaire.

Letizia Moréteau est originaire d’Argentine, amoureuse de la France et de la langue française. Face à l’adversité, elle ne procède pas par évitement, mais par substitution, et lui oppose, propose son chant poétique, son talent inné de conteuse, car elle possède ces sensibilité et subtilité artistiques nécessaires à transformer chaque expérience de vie en anecdote (antidote ?), utile à pérégriner, aller de l’avant, malgré tout ce qui fâche, dotée de fraicheur, d’enthousiasme, de disponibilité et de cette merveilleuse « attention bienveillante », prônée jadis par la philosophe Simone Weil et accordée par Letizia Moréteau, sans modération, au monde du vivant & des choses.

Demeurant depuis de nombreuses années en région bordelaise, après avoir habité la ville royale de Versailles, elle se consacre désormais à l’Art-Thérapie et tisse patiemment des liens entre – l’ici et maintenant – de la pensée, de la parole et – le jadis et ailleurs – de strates de mémoires évanouies dans un passé dépassé, enseveli dans le long et pénible naufrage de la période de fin de vie. Letizia explique le fonctionnement de son ABCd’air de telle manière : « À chaque lettre de l’alphabet, je révèle un aspect de ma personnalité, un apprentissage, une aventure, une découverte, le tout revisité grâce aux différentes connexions neuronales sollicitant l’exercice et le pouvoir – guérisseur de la « Mémoire ».

Ainsi, dans ce réapprentissage de soi, par soi, les souvenirs sont rappelés, convoqués, grâce notamment à la mémoire du poème du souvenir métamorphosé que Letizia Moréteau fait resurgir au présent de tous les présents, comme un décodage de l’encodage précédent. Letizia aime la vie et la fait aimer, redécouvrir aux plus désespérés d’entre nous, aux laissés pour compte comme aux riches oublieux, et ce par touches de lumière, éclats de voix chantante en inscrivant, décrivant les petites choses de la vie, du plus quotidien des quotidiens comme indispensables à participer de notre meilleure capacité à ressentir ce qui nous unit, nous rapproche : la fraternité, la sororité, la tendresse, le partage non galvaudé, le sens du beau, la gratuité d’un sourire, d’un geste apaisant et que nous aurions tendance à oublier, à ne plus esquisser, par trop de sécheresse de cœur, d’inattention et autres tentations consuméristes.

Afin d’illustrer cette écriture si savoureuse et plurielle, (ce qui est souvent le cas chez des personnes venues de l’extérieur, plus sensibles aux sonorités, aux rythmes de la langue française apprise comme c’est le cas pour Letizia Moréteau, avec tant de plaisir et d’allant), voici ci-après, trois entrées à cet ABCd’air Gourmand, utilisant tour à tour : la prose poétique, la poésie et enfin la prose. À la lettre C comme Clafoutis peut-on ainsi lire :

« Si on me demandait quel est, de la langue française, le mot que je préfère, je dirais sans hésiter : clafoutis, qui s’écrit aussi clafouti. Je dis clafoutis et quelque chose en moi rit. Un vent de joie vient décoiffer la saison brune. Je dis clafoutis et une promesse de bien-être se réveille, s’ébroue et m’éclabousse de farine, blancs d’œufs, sucre et soleil. (…) ».

À la lettre B comme Bellangerie (d’après le nom de la boulangerie citée dans une œuvre d’Hervé Bazin) :

« Il fait nuit / La main ailée du boulanger / Tamise, lie, assemble, pétrit / Je remercie secrètement / Ceux qui œuvrent / Pendant que je dors / Ceux qui dans l’ombre / préparent / La lumière d’un jour nouveau / Ceux qui façonnent / Dans la nature des choses / La part de rêve qu’en elles repose / Il fait nuit… / Je remercie et chante l’amour / Qui va son chemin / Tout doucement / Dans la patience / De l’instant présent ».

Enfin à la lettre L comme Lasagne : le chapitre s’ouvre sur :

« l’offrande d’un message, écrit à l’encre bleue dans une tablette de lasagne crue et périmée », par une enfant philippine à l’attention de l’auteur pour la remercier de lui avoir dispensé des cours de français à son arrivée dans le Médoc.

« Un jour, sûrement, l’encre de la lasagne de Liza s’effacera et il ne restera plus rien que ce rectangle de pâte crue encadré dans ma cuisine, souvenir du lien tissé à une époque de ma vie avec une fille venue de rivages exotiques. Quoi qu’il puisse arriver, le souvenir de cette lasagne-là ne sera jamais perdu, jamais oublié. Il nous aidera toujours, Liza et moi, à surmonter d’autres périodes de faim, de cette faim d’absolu qu’aucune nourriture terrestre ne peut combler ».

Plus loin dans ce même chapitre :

« Que de moments de bonheur simple et bondissant dans la petite maison des communs [du château médocain] décorées avec chaleur : – Leti, come for the tea time ! We have chocolate cake for you. Et, s’envolent les rimes de Victor Hugo, Verlaine, Francis Jammes et La Fontaine sous le ciel du Médoc… – Leti, come for dinner… We have chinese soup… Et, bonsoir Maurice Carême, Jacques Prévert, Arthur Rimbaud et toute la musique des rimes gourmandes que l’on aime ! ».

Le texte qui suit est enchâssé par les deux précédents :

« (…) Arsac est un village du Médoc, j’allais dire comme tant d’autres mais, en réalité, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas un village comme tant d’autres tout simplement parce que je le sens comme mien. C’est un endroit choisi à un moment de ma vie, un endroit entre ciel et terre où l’Argentine que je suis – que tout le monde prend pour une anglaise – a tissé des liens. Un endroit qui m’a contenue, épaulée, soutenue, quand l’adversité a frappé ».

Mais nous aurions pu tout aussi bien choisir d’autres lettres, d’autres saveurs, d’autres confidences, telles que : A comme Arbouse ; Ch comme Chocolatisssssime ; H comme Homard (que Letizia ne connaissait pas à son arrivée en France) ; Q comme Qu’est-ce qu’on mange ? ; ou Z comme Zut, c’est fini !

Oui, définitivement, l’ABC d’air Gourmand de Letizia Moréteau, comprenant à la fois de véritables recettes culinaires, ainsi que des recettes de vie exemplaires utiles à repenser notre (mieux) être ici & maintenant, est à lire absolument, à déguster sans modération, à lire à haute voix entre amis, à partager, comme la vie et l’amitié traversière que Letizia Moréteau sait – en migrante éprise de l’hexagone et de sa langue dispenser avec tant de charme, (au sens médiéval du terme), de délicatesse, d’humour et de générosité.

 

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Anna Frajlich, Le vent, à nouveau me cherche / Znów szuka mnie wiatr ; bilingue polonais-français, traduit du polonais par Alice-Catherine Carls, présenté par Jan Zieliński ; édinter ; collection « poésie bilingue » animée par Robert Dadillon ; 109 pages ; 15 euros, 2012.

Née en Kirghizie soviétique où sa famille s’était réfugiée pendant la deuxième guerre mondiale, Anna Frajlich grandit à Szczecin et fit ses études à Varsovie, où elle obtint une maîtrise de littérature en 1965. En 1969, au plus fort de la campagne anti-sioniste menée par les autorités communistes, elle émigra. Etablie à New-York depuis 1970, elle y obtint un doctorat de littérature slave et y enseigne la langue et la littérature polonaises à Columbia University depuis 1982. Auteur de douze recueils poétiques et de nombreux articles, elle est une diligente ambassadrice de la culture polonaise aux États-Unis. (Extrait tiré de la biographie p. 107).

Le vent qui cherche à nouveau la poète, Anna Frajlich est sans nul doute celui qui souffle et bruie sur la mémoire défunte et la mémoire vive, sur celle de l’exil, de l’exode, d’une errance (en correspondance sourde avec celle de la fuite du peuple élu hors d’Egypte), de la fuite sous l’avancée nazie, et ici ravivée par la poésie, la prose poétique, la – proèsie – cadencée ; « petite musique » des choses de la vie, de ce qui reste accroché de manière radicale et définitive à l’âme : ce goût doux amer ressenti à l’évocation / convocation du plus quotidien des quotidiens, jusqu’à la transfiguration du réel par l’art majeur de poétiser / proétiser d’Anna Frajlich, car « ce qui reste est oeuvre de poète » ainsi que l’écrivait déjà, Friedrich Hölderlin.

La nature, telle quelle, est très présente, pressante, tant dans les titres que dans le corpus des poèmes ; subtile consolation topologique à trop de douleur enfouie, ravivée, transformée par le style d’Anna Frajlich, tout entier moulé sur une construction sonore, syntaxique – complexe et simple à la fois, mélodiquement rendu par le geste traductif d’Alice-Catherine Carls en langue française, et qui adhère à la succession de mots, de sonorités non substituables semble-t-il, suscitant cette émotion chez le lecteur pressentant le chaos affectif de l’auteur, sa marche vers une forme de résiliation et qui reçoit in fine, en cadeau inattendu, une forme élégiaque, rédemptrice, source de réanimation des choses déjà vécues, mais leur insufflant avec générosité le droit de faire partie d’une nouvelle expérience ; nouvelle et irremplaçable :

En sol majeur : (…) Ces forêts toutes en août / comme en mémoire / leur musique crépusculaire / dissimulée dans les violons / ces forêts à nouveau me parlent / comme jadis / et comme jadis / leur douce obscurité me pénètre. p. 49.

Le vent encore : Mais le vent me cherche toujours / ils sonne à ma vitre descellée / et des nuages noirs il précipite les notes / d’une requiem ; p. 77.

Et passe dans ces vers, outre le vent de l’arrière pays, d’enfance et du grandir, le souffle de bribes de lecture et d’études de grands poètes, philosophes et autres prosateurs, dont d’illustres voix polonaises, d’observations d’oeuvres picturales majeures, d’écoute attentive et méditative de musiques, dont nous ne citerons aucun nom de compositeurs ici, laissant le plaisir de la découverte au lecteur qui glanera ainsi ces pépites, ces perles artistiques, comme autant de jalons ponctuant la proménadologie réflexive de l’auteur, pour une plus grande connaissance sensible du monde du vivant et des choses, acquises par le regard porté sur les différentes formes d’expressions, au sein desquelles, Anna Frajlich a aussi puisé ses interprétations arlequines, sa vision du monde « Weltanschauung » ; « Światopogląd », dans une progression casi arythmétique, au développement forcément exponentiel, donc in-fini.

Dans la mémoire d’Anna Frajlich, tel dans un jardin du souvenir ravivé :

(…) par delà la brume cosmique / (…) un pommier, / le même pommier s’y dresse, le tronc / fendu en deux existences / par la douleur. p. 17.

D’un paysage européen à un paysage états-uniens, d’un arbre à l’autre, tel un effet pendulaire, oscillant dans un espace intemporel se dessinent pourtant les traits du passé : défait / refait, comme un lit, comme un visage, comme un destin. Anna Frajlich vit et aime vivre à New-York, dont elle écrit ceci :

J’aime le printemps new-yorkais / sous la pluie / (…) la pluie tombe / sur le cerisier à peine éclos / sur les têtes blotties des tulipes / et s’infiltre dans les veines / du granite ; p. 70 et 71.

Et les voyages tant mentaux que géographiques se succèdent à petits pas, à petits coups de mémoire entière dédiée à la recherche du temps perdu, du temps retrouvé. Voyageuse de la terre, discrète et respectueuse, Anna Frajlich écrit :

Non, je ne troublerai pas / l’harmonie du monde / pourquoi donc le chaos / tel le ressac envahit-t-il mon sommeil / qui a presque / appris le silence / (…) p. 39.

Il faut lire Anna Frajlich, avec cette bienveillante attention prônée par Simone Weil, la philosophe, car ce qu’elle écrit, ce qu’elle nous communique dans une sorte de chuchotement de conteuse, en apparence à propos d’elle, des siens, de sa destinée, tout ceci se retrouve, s’enchevêtre à la croisée de nos propres chemins singuliers et collectifs. – Ania – pour les siens de jadis, avant qu’elle ne devienne – Anna de Brooklyn – poète de l’exil certainement, mais poète dont les vers se reflètent aussi dans le miroir (l’une de ses thématiques récurrentes) renversé de la conscience. Anna Frajlich semble posséder cette aptitude à rassembler dans l’esprit tous les fragments de ce miroir autrefois brisé, évoqué dans le poème Péchés d’enfance à la p. 59, et à l’aide d’un simple fragment du souvenir, elle est capable de recomposer la figure intégrale de son univers intérieur et extérieur, où tout – comme dans la nature – est circulation

(…) dans les tiges / dans les artères / dans les voies lactées p.33.

 

◊◊◊

27 septembre 2012

Albert STRICKLER, HORS JE

Journal 2011 ; Le chant du merle, Le Touneciel, 2012

Comme on pratique une gymnastique de l’esprit, une sorte de yoga mental au plus quotidien des quotidiens, Albert Strickler poursuit imperturbablement l’écriture de son Journal. Ici le Journal 2011, neuvième du genre intitulé HORS JE comporte une contrainte d’écriture supplémentaire qui consiste à ne jamais employer « je », le pronom personnel et portatif, dont l’absence équivaut à effectuer une contorsion du langage, un évitement nécessaire à projeter l’auteur vers un champs de travail « hors (de) soi » et par extension comme en survol ; Vogelperspektive… Ce Journal offre à nouveau un foisonnement de précieuses et de monumentales fresques narratives, véritable méditation augmentée par la pratique d’années d’écriture de ce genre littéraire qui mûrit les Journaux via l‘exercice quotidien et radical de cette expérience diaristique utile à tenir ce pari un peu fou d’expérience cathartique en partage.

Ainsi doublement inspiré par un mouvement critique pendulaire réitéré, – le regard extérieur est porté sur ce qui est tangible, de l’infinitésimale leçon de vie et de choses décelable dans une goutte de pluie ou de pleur, à la cosmographique énigme interrogée pour savoir, – tandis que le regard intérieur est porté sur tout signe de présence / prégnance dans l’absence ; sur les temps météoro/logiques de l’âme et du ciel ; les traumatismes ; la permanence de la ronde des saisons… le chant du merle, et oh ! sur les paroles traversières de compagnons de route – qu’on reproche parfois à Albert Strickler de citer, par crainte que sans elles, son verbe ne soit jugé de : ni assez dense, ni assez expressif (qui le craint ici ?) ; comme si ces paroles de grands prosateurs, poètes et autres penseurs, ne méritaient pas de figurer, telles quelles. De figurer… oui, il s’agit de cela aussi : de figures de styles ; de climats ; de figures exemplaires achevées, ou plutôt abouties, comme des œuvres d’art, auxquelles il ne faut pas toucher. Touche-t-on aux œuvres d’art d’une collection ? Non ! Ici, c’est pareil.

À propos des citations que l’auteur verse dans ses Journaux, il est certes utile de souligner, d’une part, qu’elles font partie intégrante du genre littéraire exercé ici avec vigueur et, d’autre part, parce qu’elles incarnent autant de pertinentes illustrations ; de clins d’œil transgénérationnels du genre : Hut ab ! des ponctuations et autres sources vives ; les meilleures qui soient, puisqu’elles sont des A.O.C. de fabrication ; appellation d’origine contrôlée et reconnues comme telles ; infiniment partageables, enrichissantes, et participent aussi – et ce n’est pas rien, à une meilleure connaissance du lecteur pour la propre manière de voir le monde de l’auteur – seine persönliche Weltanschauung, à travers la Weltliteratur que Strickler verse de façon réfléchie et éprouvée à ses Journaux, et déjà prônée par Goethe selbst. De plus, cet auteur attentif n’effectue-t-il pas là un judicieux tri sélectif dont tout lecteur devrait lui être reconnaissant ?

Il est aussi plus aisé pour le lecteur de discerner les modes d’articulations de l’œuvre en progression, de voir se dessiner peu à peu le portrait, les traits de caractère, les préférences et les hésitations, contenues – à livre ouvert, dans la retranscription du réel vécu par l’auteur ; virtuose de descriptions vertigineuses en cascades. Ce processus tend ainsi à créer une ligne – tantôt de fuite, tantôt de continuité, entre le monde extérieur et le monde intérieur, propre semblerait-il à construire, re-constuire le narrateur lui-même, ce Wanderer, musicien du monde qui distribue ici une symphonie de perceptions serpentines, sans doute utile à dénouer une angoisse ancestrale, à assécher des marécages psychologiques, et à opérer un déchiffrement existentiel, singulier / pluriel.

On ne peut en effet réaliser cette écriture – au long cours, forgée, initiée dans la solitude nécessaire pour se concentrer et déployer une énorme énergie (hors-norme), sans craindre de rester dans la marge. Mais être en marge peut avoir du bon, évitant de la sorte de succomber aux chants des sirènes, d’être tourneboulé par les rumeurs et autres agitations contemporaines – au souffle court, car sautillantes, primesautières, creuses et vaines.

Ainsi, jour après lune, Albert Strickler pose-t-il les jalons de verre de son œuvre d’hui et de demain, afin d’aboutir sans doute à une unité complexe, dotée de rythmes, de souffles et de dialectiques si différentes, ouvrant un champ d’énergie et d’être au monde du vivant & des choses différencié, plus subtil aussi, utile à se maintenir dans une rectitude approximative et à propager des idées qui nourrissent un espace élargi où résonnent / raisonnent des accents littéraires en correspondances communicantes – à sauts et à gambades, ainsi que l’entendait Montaigne, traversés de tendresse, de moments d’épiphanies, de doute, d’intranquillité, portés par une voix désirante, ardente et passionnée, si complétudément poétique.

Écriture respirante, observante encore, passée par une expérience sensible, à la fois physique et intellectuelle ; véritable chantier de tous les possibles, vibrant de réseaux pluriels d’échos diffractés du monde réel et d’un monde rêvé. D’un monde à venir aussi, émergeant d’un processus double et vital, consistant à appliquer des principes de réalité, de réflexion et d’action savamment mêlés, dosés, mêmement expérimentés, façonnés, en bon artisan qu’il est, doté semble-t-il de manière innée, de cette science naturelle, mise au service de son art singulier d’écrire tel quel, à la Albert Strickler, s’entend !

  ◊◊◊

 

6 septembre 2012

LE REGARD DU MIROIR / PRIVIREA DIN OGLINDA, Michel Bénard, édition bilingue français / roumain, traduction de Manolita Dragomir Filimonescu, ArTPress éditeur, Timisoara, Roumanie 2011, ISBN : 978 973 108 377 3.

Avis au lecteur qui dès le titre de ce dernier recueil de poésie de Michel Bénard se voit une fois encore mis à une ductile contribution, afin de tenter de saisir la simple complexité du propos poétique, soutenu tout au long de ce volume de plus de 300 pages par ce poète et peintre remois. Bel ouvrage à la couverture satinée, illustrée par l’auteur. En son mitan figure aussi l’une des récentes productions de Michel Bénard, suggérant une pause – marque-page pictural – au cours de la lecture-déchiffrement, dont la couleur saturée, marbrée conférée au motif, savant assemblage géométrique évoque des sortes de totems, de stèles ou autres dolmens verticaux, et semble sous tendre ces mots du poète

« Je confie à la pierre dressée

Le poème que pour toi j’ai signé ».

Mais d’emblée, la question se pose ici de savoir, si ce titre : Le regard du miroir renvoie à une image réfléchie par le miroir, ou bien un regard porté sur le miroir par celui qui s’y mire et qui lui est donc renvoyé, ou bien encore de manière métaphorique, le regard propre du miroir, c’est-à-dire : le vide réfléchi qui fait à son tour réfléchir le poète (le lecteur avec). Mais pourrait-il aussi s’agir du regard d’un alter ego – aux traits de femme, une et plurielle, face au poète qui reconnaît en elle son double, une sorte de gémellité inavouée ? Avec cette énigme inhérente à l’atmosphère, au mystère poétique, inscrits « dans le miroir des sources primordiales », Michel Bénard pose là, l’une de ses règles du jeu lyrique. Car la poésie pour lui est affaire sérieuse, profonde, sacrée, au sein de laquelle écrit le poète : « Tout se distille au mirage du destin, tout aspire à tant de beauté qu’il serait vain de contenir notre fil d’Ariane, sève émotionnelle de nos âmes ». Vain donc de chercher à élucider quelque mystère, puisque : « Par la magie de ce jeu d’images mélodieuses et poétiques, se forme l’effigie jumelée d’un amour complice, osmose qui se stigmatise aux creux de nos mains en signe d’alliance, que protège dans la nuit un voile d’étoile parfumé de rêves ».

Dès lors, nous pouvons entendre ces mots d’amour pluriel, de « mémoire des sables », cette voix de la « Tora », des « Dames blanches », d’une « Isabelle » imaginée au cœur « D’une fête médiévale », devenue « Esther » à petits coups de mémoire hébraïque revivifiée. Nous pouvons encore entrevoir cette « Image égyptienne » au cœur des « Hiéroglyphes », des « Calligraphies » et voir surgir cette

« Icône » enluminée 

« Dans le bleu d’un vitrail

Tel un rayon de soleil au couchant

Suspendu aux ailes de la colombe »,

nimbée de « Lumières d’Orient ». Mille et une images encore d’inspiration païenne ou chrétienne, invariablement si proches et si lointaines de notre condition mortelle. Au Sud d’un Sud, décrit, dépeint à l’aide des « Signes de l’alphabet de silence », ce même alphabet mutique, magique permettrait d’

« Entrouvrir la porte conduisant

Au-delà du miroir

Par delà la fracture », 

« pour simplement mieux nous penser »

formule encore le poète-conteur-penseur. Mieux nous penser ! Certainement, après avoir accompli cette lecture d’un verbe dense, soyeux et ciselé, invitant le lecteur à une véritable proménadologie, tout au long de laquelle, l’homme Michel Bénard, pour qui l’amitié rime avec « l’alliance éternelle » n’omet pas de saluer quelques-uns de ses bons compagnons de route, ses amis artistes, ainsi que sa traductrice coutumière, elle-même poète, Manolita Dragomir Filimonescu qui ici, une nouvelle fois, pour lui, pour nous réalise le passage de la langue française à la langue roumaine ; langues dans lesquelles, elle se sent chez elle, comme poisson dans l’eau, et comme on habite la terre en poète.

Mieux nous penser, aussi, après être passés de l’autre côté du miroir, en deçà, au-delà du rêve, des mirages, du conte, de la légende, du sacré, dans un geste délicatement feuilleté, polysémique, diffracté, tel qu’il se décline dans un miroir brisé, dont les fragments disjoints laissent deviner d’autres interstices et ouvertures, d’autres manières d’être au monde, d’autres désirs ardents et subtils d’îles et d’elles…

« Sous l’écume soyeuse d’une touche de bleue,

Femme dansant au cœur du désert,

Pour célébrer la vie » ;

« Déversant ses souvenirs de voyage » ;

reflets de la vie singulière, universelle, offerts ici en partage réflexif dans « Le regard du miroir ».

◊◊◊

 

            12. Les poètes andalous, Poèmes et proses universels de Rita El Khayat. Ed. L’Arbre à paroles, Belgique. Collection Poésie Ouverte sur le monde, 2011 ; 163 pages.

 

« Poèmes et proses universels » que Rita El Khayat, (REK) accompagne de nombreux dessins, croquis et photographies de son cru ; première et quatrième de couverture incluses. Dans ce recueil kaléidoscope plurilingue (français, anglais, italien) sont convoqués tour à tour : un poète japonais (traduit de la langue française par l’auteure), des auteurs arabes, des mystiques. Il s’agit de cueillettes savantes, savoureuses qui se côtoient, se télescopent ; d’humeurs plurielles, personnelles, singulières, oscillant du chagrin à la joie ; de l’indignation à la gratitude ; de la description de tableaux quotidiens, « à côté de lieux mythiques aujourd’hui disparus » p.95 ; de poésie du lieu, celle de l’Andalousie perdue et rêvée : « Voyez ! / J’ai perdu mon Royaume / Poètes andalous, / Levez-vous » p.9. « Poètes andalous, / Ma peine est immense / Elle va jusqu’à la lointaine / Étoile jurer de mon chagrin, / Demain, / Je quitte l’Andalousie, / Berceau de mes pairs, » p.10.

 

Ainsi, d’après Rita El Khayat, ses pairs n’ont pas su retenir en leurs vers, la splendeur : « les trésors arrivés de partout », aussi « Rien de tout cela n’est demeuré dans vos poèmes, / Poètes andalous ! » p. 13 ; « Je suis le poète femme / Étranglé de misère / Aveuglé par la laideur / Meurtri par la déchéance, / Quand vous fûtes destitués, » p.16 ; « Ayez honte au fond de vos tombeaux, / Poètes perdus, / Poètes vains et vaniteux », car « L’Andalousie a été perdue ! » ; « On m’a ravi la terre de mes Aïeux » p.17.

 

Poésie du lieu encore, hymne à son pays, le Maroc, pérégrination d’une mélancolie amoureuse à travers les villes de prédilection de l’auteure : l’une native, les autres écrins de vie, du travail, du passage, du patrimoine, de la transformation. Rabat, Casablanca et Marrakech. Cette dernière : « unique, ‘la Ville Rose’ est un cadre enchanteur pour les passions dévorantes enfermées dans les romans. Marrakech est si caractéristique du pays tout entier qu’elle donne son nom au Maroc (…). Elle est la fête permanente de la lumière et de la couleur, l’endroit même de la musique et des percussions venues du fond des déserts, situés aux pieds de la ville qui en absorbe les résonances et les tonalités, les moments de chaleur intense et de tiédeur par les souffles des vents apportée ». p.65.

 

Sur Rabat, REK rapporte ceci : « mon enfance, à Rabat, tant de fraîcheur habitant les couleurs de ces aquarelles, ma passion quand j’étais fille, Perle de l’Atlantique, bijou incrusté sur la côté occidentale du Maroc » p.86 ; « Ensevelie paresseusement dans les rouges feu des hibiscus et les dégradés de violets des bougainvilliers, elle se repose au couchant de la flamme du soleil qui a caressé vigoureusement sa tête étalée sur les sables de la plage, son ventre clos sur les ruelles de la Médina et ses pieds allongés dans les ruines du Chellah, langoureuse citadelle aux secrets millénaires » p.87.

 

A propos de Casablanca, REK écrit : « La nostalgie de ma vie de jeune fille, du temps passé de la ville, de son apparence qui a tant changé s’empare de moi devant les édifices loqueteux ! Je suis si triste que l’on détruise ce qui est le musée mondial de l’Art Déco sans même relever les plans et mesures, archiver, photographier, reconstruire, épargner de l’oubli, préserver comme unique et fantastique… C’est Casablanca, l’une des plus belles villes du monde pour qui sait la regarder » p.97.

 

L’attachement porté à ces trois villes s’étend néanmoins à d’autres villes : « De Tanger à Tiznit, en aimant profondément toutes les merveilles du Maroc, un pays à nul autre pareil » p.113. Une autre merveille est ici accentuée par l’auteure et concerne les portes : « Les portes de la vie terrestre se referment sur le repos de la nuit, sur la fin des fêtes et des cérémonies, sur le groupe de visiteurs venus refaire l’alliance », aussi « L’ineffable de la nature du Maroc réapparaît dans un objet aussi familier qu’une porte : au fond d’une impasse, encadrée de feuillage vert et luxuriant, parmi des fleurs flamboyantes, teintée, en bois massif, chaque porte raconte une maison, un quartier, une époque et tant de vies derrière elle écoulées » p.114.

 

Amoureuse de l’Océan « si près de la ville », REK assure : « Je suis née au bord de l’Atlantique : je ne le quitterai jamais. ».

Poésie des lieux ancestraux, et poésie de femme témoignant de destins d’autres femmes ; « les femmes sont des perles » p.63. En effet, au fil de l’écriture où transparaît le respect, l’empathie pour les destinées de femmes plurielles, s’égrainent des définitions telles que : femme-Fleur-Parfum-Souffle-Enfant-Mystère-Fatale-Flamme-Bijou-Lumière-Secret-Eau-Terre.

 

Les femmes modernes vivant en occident côtoient leurs sœurs d’Orient et d’Afrique qui « Voilées et pudiques, / Fortes et sincères, / (…) portaient sur leur tête / Les caravelles des coiffes, / Un enchantement, une bigarrure, / Vaisseau prêt à prendre le large, / Dans la chaleur et la violence / Du désert / Et / De la pauvreté », où  « des coins et îlots restent une terre rétive au modernisme et à la modernité brutale » p.64, et où encore « Trop de sang séché a rendu tout obscur, / Le sang des porteurs dans la forêt équatoriale / Celui des esclaves, / Celui des gésines et celui des morts, / Devant la case et sous le Baobab.. / Le sang des révoltés de l’Indépendance, / Une histoire grotesque après les Blancs… » p.74.

Et du Maroc actuel, secoué par les attentats, elle conte ceci « (…) le mardi 17 avril au soir, il y a eu un très gros orage sur Casablanca. Le bruit du tonnerre était assourdissant, empêchant quiconque de dormir. À une petite fille éveillée bien tard, on demande : ‘Qu’est-ce que c’est que ce bruit ?’ Elle répondit, tranquille, ‘le terroriste’ ». Mais même s’il est prouvé que l’on peut vivre dans  des conditions épouvantables, extrêmes et de haute dangerosité, Rita El Khayat ne se résigne pas à : « considérer normal ce qui ne l’est pas ». Et elle voudrait voir : « des champs de roses à l’horizon, dressées contre la laideur », à la place de la fureur meurtrière.

 

REK avec une certaine humilité et une bonne dose de philosophie fait ici aussi montre de son propre combat pour exister, en tant que femme, poète dans un monde qui lui a laissé des stigmates, ainsi : « brûlée à mon tour par les aberrations de la vie et les injustices innombrables que j’ai vécues » p.158.

 

Elle porte – sur le monde du vivant et des choses, sur l’histoire des petites gens, des puissants, et sur les paysages métissés, des regards à la fois lucides et nostalgiques, traduits à l’aide de sentences modérées, de critiques, de cris d’alarme, cris d’amour, cri de femme-Fleur-Parfum-Souffle-Enfant-Mystère-Fatale-Flamme-Bijou-Lumière-Secret-Eau-Terre ; femme qui avance dans une rectitude souvent approximative, – malgré tout ce qui fâche et révolte -, car « le ciel de ce jour n’est jamais, jamais celui de demain. La lumière est mille, une, multiple, rose ou orangée, elle se meurt à elle-même dans le temps qu’elle se réinvente, à l’infini » p.143.

 

Ainsi, Rita El Khayat, poète du lieu de la lumière, de la beauté fuyante, des émotions arlequines dépeint-elle – ici et maintenant – : « toutes les fibres inouïes de la tendresse, de la cruauté, de la limite et du gigantisme de chacun… » p.144, avec cet élan féminin, filial, maternel, maternant et décliné de manière humaine, trop humaine.

 

Rome Deguergue

Bordeaux, le 20 janvier 2012

 

Minibiographie

 

Rita (Ghita) El Khayat est médecin psychiatre et psychanalyste, diplômée des Universités de Paris. Anthropologue spécialiste du monde arabe, professeur des universités italiennes. Elle a publié trente-sept ouvrages dont des essais, des romans, des nouvelles et de la poésie. Elle a écrit de nombreux articles sur la condition féminine dans le monde arabo-islamique. Elle est aussi journaliste et chroniqueuse littéraire à la radio.

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